31.07.2007
LES COMMUNIANTS - Ingmar Bergman

Suède, 1962,
d'Ingmar Bergman, NB, 81'
Scénario : Ingmar Bergman
Photo : Sven Nykvist
Montage: Ulla Ryghe
Avec:
Gunnar Björnstrand, Ingrid Thulin
Gunnel Lindblom, Max von Sydow
Allan Edwall, Olof Thunberg
En tournant LES COMMUNIANTS, Ingmar Bergman porte un coup fatal à sa relation personnelle avec Dieu, relation qu'il avait déjà très fortement ébranlée dans son film précédent A travers le miroir. Les deux oeuvres forment – avec Le Silence tourné en 1963 – la trilogie dite "de chambre".
Avec A travers le miroir, Bergman avait non seulement opéré une mutation sensible de ses croyances mais prit aussi un tournant formel très important. Aux influences expressionnistes qui ont longtemps marqué ses oeuvres, il a substitué une épure, une "réduction" pour reprendre son propre terme, qui va devenir sa marque la plus authentique pour les années à venir. L'utilisation de gros et même de très gros plans devient systématique, les décors sont réduits au minimum et servent à créer une impression d'enfermement, un enfermement bien plus moral voire mental que physique.
Réduction aussi du nombre de personnages (deux principaux plus quatre secondaires ici), réduction du dialogue – qui n'en prend que plus d'importance - réduction de l'action au sens traditionnel du terme.
LES COMMUNIANTS offre un parfait exemple d'une unité forme/fond difficilement dissociable.
Le film nous montre comment un pasteur, Tomas Ericsson (Gunnar Björnstrand) prend conscience entre mâtines à Mittsunda et vêpres à Fröstnas du vide de sa croyance, de la solitude de l'homme, du "silence de Dieu". Bergman organise son film en une succession de scènes qui, par leur nombre (douze) et leur contenu ne peut que renvoyer aux différentes stations du chemin de croix du Christ.

De mâtines en vêpres
1. Le film débute par un gros plan sur Thomas dans l'église en train de dire l'Evangile en préparation à la communion. Le point de vue s'inverse et on le voit au fond du champ, de dos. Le reste de l'église est quasi-vide, six fidèles seulement assistent à la cérémonie. Le plan est magnifiquement composé autour des courbes des voûtes et du vitrail opposées aux angles droits du crucifix et des lignes de fuite de l'allée centrale. Un plan de coupe nous montre l'église vue de l'extérieur, isolée au sein d'un paysage enneigé avant de s'élargir vers le cours d'eau qui la longe, recouvert d'une fine pellicule intermittente de glace.
Revenant à l'intérieur de l'église, nous découvrons les profils du couple Persson (Gunnel Lindblom et Max von Sydow). Chaque fidèle présent est ainsi "approché", suivi d'un très gros plan sur la soucoupe contenant les hosties. La communion elle-même est encore l'occasion de découvrir chaque visage au plus près en alternance avec celui de Tomas. Toute cette séquence est tournée en temps réel (plus de 12 minutes) depuis le début du rite jusqu'à la sortie de l'église.
2. Bergman nous entraîne à la sacristie. Tomas est malade, il a visiblement pris froid. Les Persson arrivent. La femme, Karin, explique à Tomas que son mari Jonas est angoissé depuis qu'il a appris que les Chinois sont "élevés dans la haine" et que bientôt "ils possèderont la bombe et comme ils n'ont rien à perdre...". La réponse du pasteur, "Ayez confiance en Dieu", tombe à plat et il s'en rend compte. A son affirmation "Nous devons vivre", Jonas lâche son premier mot: "Pourquoi ?"
3. Retour à l'intérieur de l'église. Tomas murmure face au crucifix: "Quelle image absurde". Märta Lundberg (Ingrid Thulin) arrive avec un thermos de boisson chaude. Elle porte des lunettes et un bonnet de laine. Tomas essaie visiblement de se débarrasser d'elle. Il retourne à la sacristie, Märta sur les talons qui le prend en pitié: "Pauvre Tomas". Elle veut savoir ce qui le ronge, il répond: "Le silence de Dieu". Märta voudrait l'épouser afin de ne pas se retrouver éloignée de lui puisque, institutrice, elle est susceptible de mutation. Quelques minutes après la "confession" de Tomas, elle lui affirme: "Le silence de Dieu ! Dieu ne parle pas parce qu'il n'y a pas de Dieu. C'est affreusement simple." Devant la froideur de Tomas, elle lui conseille: "Vous devez apprendre à aimer".
4. Tomas est inquiet. Il déambule dans l'église, à l'écoute (de Jonas qui doit revenir le voir sous la pression de son épouse ? de Dieu ?). Il n'entend rien et revient à la sacristie. Après avoir regardé les photos de son épouse décédée, il lit une lettre de Märta. Sa voix "off" est relayée par celle de Märta qui apparaît à l'écran. Gros plan sur son visage sans lunettes. Elle "dit" sa lettre en regard caméra. On apprend qu'ils avaient vécu deux ans ensemble, "un pauvre effort pour échapper au manque d'amour de nos relations". Victime d'un très sévère eczéma généralisé, elle pense que celui-ci a doublement causé la fin de leur relation. Märta l'analyse comme "la preuve de l'absence d'amour entre (eux)". Elle confie n'avoir "jamais cru en sa foi [celle de Tomas] en Dieu". Elle avait pourtant prié : "Dieu, pourquoi m'avoir faite insatisfaite et si amère ? Si cette souffrance a un but, dites-le moi et je le supporterai. Vous m'avez donné une âme forte, un corps solide, mais tout cela ne sert à rien. Donnez un sens à ma vie et je serai votre loyale servante." Aujourd'hui sa prière est exaucée, le sens à sa vie est son amour pour Tomas.
5. Jonas Persson est revenu voir Tomas, conformément à sa promesse. Au désir de suicide avoué par le charpentier, Tomas oppose sa propre expérience, sa découverte du monde réel (vérité objective) pendant la guerre d'Espagne: "Je ne voulais rien voir, rien comprendre. Je refusais la réalité. Mon dieu et moi vivions dans un monde fermé. Voyez-vous, comme pasteur, je ne vaux rien. Je croyais en un dieu absurde, paternel, qui nous aimait tous et moi le premier (...), moi si lâche, si égoïste, je ne pouvais être un bon pasteur. Pouvez-vous imaginer mes prières à ce dieu-écho si confortable ? Quand je le confrontais avec la réalité, il devenait hideux. Un Dieu araignée, un monstre. C'est pourquoi je le préservais de la lumière. Je le maintenais hors de la vie."
Cette confession dans laquelle les rôles sont parfaitement inversés – et où Tomas reprend l'image du dieu araignée au centre de A travers le miroir - n'a d'autre effet sur Jonas que d'entraîner son départ après que Tomas ait encore insisté: "Même si Dieu n'existe pas, cela importe peu. Car la vie a une explication. Quel soulagement ! Et la mort est simplement la désintégration du corps et de l'esprit. La cruauté des êtres, leur solitude, leur peur, tout devient clair, évident. Il n'y a pas de "raison" à la souffrance, elle n'a donc nul besoin d'explication. Il n'y a pas de Créateur, de Sauveur. Pas de pensée, rien."
Après le départ de Jonas, la caméra s'approche du visage de Tomas pour un très gros plan. Faisant écho aux dernières paroles du Christ, il murmure: "Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Puis la caméra recule lentement...
6. Tomas est dans la nef, toussant, malade. Il s'adresse à Märta: "Maintenant, je suis libre. C'est fait." Ce n'est alors plus Tomas qui s'exprime mais bien Bergman lui-même qui vient de "régler son compte" à Dieu, d'oser enfin dire ce qu'il ressent. Et Tomas peut pleurer dans les bras de Märta qui le couvre de baisers. Une femme entre dans l'église et annonce le suicide de Jonas...
7. Tomas se rend en voiture avec Märta là où a été découvert le corps de Jonas, près de l'eau. Les paroles échangées entre Tomas et les policiers sont entièrement couvertes par le grondement de l'usine qui borde la rivière.
8. Tomas accompagne Märta chez sa tante où elle habite. Dans la salle de classe contiguë où il l'attend, il rencontre Strand, un garçon de 10 ans venu chercher un magazine oublié par son frère alité. Il se montre incapable d'entamer un dialogue avec l'enfant et cette scène rend un tragique écho à l'entretien avec Jonas, quelques minutes auparavant. Au retour de Märta auprès de lui, une discussion s'ensuit et l'institutrice se plaint: "Vous êtes odieux. Parfois j'ai l'impression que vous me haïssez." Tomas commence alors à l'humilier et la rejette complètement, affirmant ne pas l'aimer et être "mort quand (sa) femme est morte." Märta lui rétorque: "L'horreur de vous-même vous tuera". Cependant, après avoir amorcé son départ, il revient lui demander de l'accompagner à l'office des vêpres. Et elle accepte, "n'ayant pas le choix".
9. Tomas est chez les Persson, où il vient avertir Karin de la mort de son mari. Enceinte, elle réagit calmement et refuse poliment l'invite du pasteur à prier. Puis, tandis que Tomas s'en va, elle va prévenir ses enfants réunis à la cuisine...
10. Tomas et Märta roulent en voiture. Pendant le trajet, le véhicule est arrêté à un passage à niveau et un train de marchandises passe avec des wagons ressemblant à des cercueils. Une seule phrase est prononcée par Tomas : "Mes parents m'ont poussé à devenir pasteur".
11. A l'église de Fröstnas, Frövik le sacristain évoque à Tomas la passion du Christ. Il croit qu'on insiste trop sur ses souffrances qui après tout n'étaient pas si terribles en comparaison des siennes (il est handicapé).
"Et puis son agonie a été courte, quatre heures... La douleur morale était pire que la douleur physique."
Ce sentiment d'être abandonné par ses disciples qui n'avaient rien compris : "Etre délaissé quand on aurait tant besoin de soutien." Mais le pire était à venir. Sur la croix, il s'écria : "Mon dieu ! Pourquoi m'as-tu abandonné ? (...) Il pensa que son enseignement était mensonge. Il fut rempli de doute au moment de mourir." Le silence de Dieu, voilà bien le plus dur...
Arrive ensuite l'organiste, un peu éméché sans doute par le repas dominical et qui conseille à Märta de partir loin.
12. Les cloches auront beau sonner, c'est dans une église vide à l'exception de Märta et de Frövik mais au son de l'orgue, que Tomas va dire la messe. Le pasteur se retourne vers nous et ouvre la célébration d'une voix presque désincarnée: "Dieu soit le nom du Seigneur, Sa gloire s'étend sur toute la terre."
Le film se termine par un rapide fondu au noir, sans générique final.

Beaucoup d'interrogations et de réponses diverses ont été portées sur cette fin. Faut-il y voir un rayon d'optimisme "chrétien" (Tomas continue) ? Une manifestation de nihilisme (Dieu est mort) ? Ou un témoignage de l'existentialisme grandissant du cinéaste ? Il est possible que Bergman, après la fin "ratée" car forcée et "malhonnête" (selon ses propres dires) de A travers le miroir n'ait pas voulu cette fois-ci attacher le spectateur à une "vérité". On trouve d'ailleurs à la fin des COMMUNIANTS comme une réponse aux affirmations de David – le père de A travers le miroir – confiée par l'organiste Blom à Märta d'un ton cynique: "Dieu est amour, et l'Amour est Dieu... je connais le jargon".
Si Bergman renonce à la présence divine voire à l'existence même de Dieu, il ne désespère pas de l'homme et de la vie elle-même. Tomas n'avait d'ailleurs pas manqué de le souligner – sans succès, on l'a vu – à Jonas : "Vous devez vivre, Jonas. L'été est en route. Après tout, les ténèbres ne dureront pas toujours (...) Voici le paradis terrestre, Jonas. Cela vaut le coup de vivre !" Les relations humaines, l'amour entre les êtres, voilà le meilleur, le seul substitut à ce dieu absent. Bergman réussit à transmettre son message dans une extraordinaire économie de moyens et de temps (le film dure 1h20, toute l'action se déroulant entre midi et 15h). Tout y est resserré, comprimé, concentré, dénué de la moindre affectation et le résultat final ressemble à ce que serait l'essence même de sa pensée.
Comme dit précédemment, fond et forme sont fondus l'un en l'autre. Le paysage hivernal, glacé, silencieux n'est autre que la représentation mentale de Tomas et illustre tout à la fois la sécheresse de son coeur et le silence de Dieu. Ce film "blanc" résulte d'un travail extrêmement minutieux du réalisateur et de son directeur de la photo, Sven Nykvist, afin de rendre au plus près l'évolution de la lumière en trois heures de temps "réelles" d'un jour d'hiver. Le travail sur le son (très important dans A travers le miroir) se révèle encore une fois fondamental mais cette fois c'est bien le silence, autrement dit l'absence de sons, qui domine. Et ces silences ne sont jamais troublés par une quelconque musique. Seuls, à la fin, l'orgue et la cloche de l'église se font entendre. La parole de Dieu semble ensevelie à jamais sous les flocons de neige qui tombent en silence d'un ciel distant et invisible...
Tomas a vécu jusque là dans une croyance aveugle renforcée par la présence à ses côtés d'une épouse adulée. Mais avec la mort de celle-ci, le monde idéal de Tomas s'écroule et il reste seul avec le souvenir permanent et aiguë de sa femme. Son sacerdoce était indissociable de son mariage, pas seulement son sacerdoce mais sa foi même. Ses sentiments desséchés, il se raccroche un temps à Märta avec qui il vit pendant deux ans avant de s'en éloigner, répugné par l'eczéma (d'origine psychosomatique) de l'institutrice qui, elle, l'aime réellement.
A l'inverse de ses propos sur A travers le miroir, Bergman exprima à de nombreuses reprises toute sa satisfaction des COMMUNIANTS dont il écrivit le scénario en moins d'un mois. Au départ, il avait imaginé une église abandonnée et un homme restant là, enfermé, "seul avec ses hallucinations" (I. Bergman, "Images, Gallimard, p.249). La primauté réside alors dans les changements de lumière, de conditions météorologiques, de sons. "Mais" ajoute Bergman, "le passage d'une problématique religieuse à une problématique parfaitement terrestre demandait un autre décor. Et une autre lumière. C'est pour ça que la rupture avec A travers le miroirdevient si totale... Avec sa note émotionnelle forcée, "A travers le miroir" est un film romantique et coquet, ce que l'on ne peut guère reprocher aux COMMUNIANTS. Si l'on ne considère pas l'un comme l'élan nécessaire pour arriver à l'autre, les deux films n'ont aucun rapport l'un avec l'autre. A cette époque, déjà, je repoussais violemment A travers le miroir Mais je ne le disais pas tout haut." Cette fois, le cinéaste n'essaie pas de se concilier une partie du public. Pour lui, finalement, que "Dieu se taise ou que Dieu parle, c'est égal" (id. p.258) note-t-il après avoir remarqué : "Si on est croyant, on peut dire que Dieu lui (Tomas) a parlé. Si on est étranger à toute idée de Dieu, on préfèrera peut-être dire que Märta Lundberg et Algot Frövik sont deux êtres humains qui relèvent leur prochain qui était tombé et qui descend dans la tombe" (id.).
Quoi qu'il en soit, LES COMMUNIANTS clôt le cycle des réflexions bergmaniennes sur la foi et Dieu. Désormais, le cinéaste se tournera vers l'Homme et les relations qu'il entretient avec ses semblables...
Entretien avec Ingmar Bergman sur le film (sous-titré en anglais)
[cet article a été publié le 26/03/2003 sur le site Ecrans pour Nuits Blanches]
17:20 Publié dans Ingmar Bergman | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



Ecrire un commentaire