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30.08.2007

Le Roi Lear - Gregori Kozintsev (1969)

 
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Korol Lir fut le dernier film de la longue carrière de Gregori Kozintsev, commencée avec des oeuvres expérimentales et délirantes au début des années 20 et achevée sur deux magistrales adaptations shakespeariennes. Sa version de Hamlet reste probablement la plus célèbre des deux, mais bon nombre de critiques considère son Roi Lear plus abouti encore. Avec une efficacité peut-être supérieure à n'importe quelle production scénique, le film, empreint d'une austère splendeur, révèle la stature majestueuse de la pièce. Il en tire le maximum sans jamais la trahir en aucune manière. Le Lear de Kozintsev demeure, dans toute sa force, le Lear de Shakespeare.

Selon les propos de Kozintsev lui-même : "Ce n'est pas seulement l'histoire d'un homme, c'est la tragédie du monde". Son but est de replacer Lear dans son contexte, en montrant que les arrangements et les caprices de la royauté amènent le désastre non seulement sur elle-même, mais également sur toute une nation.
Dans la séquence d'ouverture, un véritable cortège de vagabonds loqueteux (qui n'est pas sans nous rappeler la foule de suppliants progressant dans la neige de Ivan le terrible d'Eisenstein) trace son douloureux chemin vers le château de Lear. Plus tard, alors que la guerre et la destruction font rage à travers le paysage désolé, la population entière de Grande-Bretagne semble avoir été réduite à la misère et au sauve-qui-peut, le roi lui-même n'étant plus qu'un simple élément de cette foule. Les scènes finales se déroulent dans les ruines consumées de Douvres, dont les habitants, tandis que Lear meurt, continuent à fouiller les décombres, indifférents à ce qui n'est qu'un mort de plus après tant d'autres.

Sur un plan formel, le film est superbe de bout en bout. A l'aide d'une impressionnante photographie noir et blanc et grâce à l'utilisation du grand écran (format Sovscope 2.35), Kozintsev crée des compositions panoramiques qui font écho aux forces élémentaires générées par la pièce. Dans un plan en plongée d'une fulgurante beauté, la caméra semble même fusionner avec les éléments tandis qu'elle projette une lueur sur les silhouettes recroquevillées de Lear et du Fou trébuchant comme des aveugles à travers la bruyère balayée par la tempête. À d'autres moments, elle s'identifie au roi et à ses changements d'humeur, balayant vertigineusement l'espace avec lui vers les folles hauteurs des remparts ou exerçant un lent panoramique vers l'horizon  assombri comme dans l'appréhension de la tempête à venir.
 
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 Pour le rôle titre, l'acteur estonien Yuri Yarvet a été judicieusement choisi : petit, une allure d'oiseau aux yeux vifs, il semble au premier abord et de façon presque naïve peu fait pour sa charge. Pourtant, à la fin du film il acquiert de manière touchante une frêle noblesse, surmontant ses propres insuffisances au fur et à mesure qu'il gagne en compréhension.
Les autres rôles sont également bien caractérisés, enrichis de détails personnels, de l'embarras agité de Gloucester à l'innocence du Fou aux cheveux coupés ras.
Même pour les non russophones, la vigoureuse traduction de Pasternak conserve les rythmes et l'inflexion du vers de Shakespeare tandis que, toute puissance et énergie, la musique de Chostakovitch (la dernière de ses nombreuses participations à tant de films exceptionnels) complète parfaitement la conception épique de Kozintsev.

Il n'y a aucun compromis dans Korol Lir. Au niveau visuel, le film est totalement russe, du vrai Kozintsev. La "patte" du réalisateur de La Nouvelle Babylone, tourné 40 ans plus tôt, est clairement reconnaissable. Il applique une lecture marxiste du texte mais sans se montrer en aucune façon doctrinaire, ni en pervertissant le moins du monde les intentions de Shakespeare. Avec Le Château de l'Araignée de Akira Kurosawa (adaptation de Macbeth et sur laquelle je reviendrai bientôt) et son propre Hamlet tourné juste avant ce Lear, le film de Kozintsev offre un exemple rare d'une adaptation shakespearienne réussie, tout à la fois du superbe cinéma et du superbe Shakespeare.

Korol Lir
Urss, 1969, NB, Vo-stf, 2h19
Réalisation : Gregori Kozintsev
Scénario : Boris Pasternak (traduction en 1949) et Gregori Kozintsev, d'après la pièce de William Shakespeare
Photo : Jonas Gritsius
Musique : Dimitri Chostakovitch
Décor : Alexander Ney
Avec : Jüri Järvet (Lear), Oleg Dal (le Fou), Regimentas Adomaitis (Edmund), Valentina Shendrikova (Cordelia), Elze Radzinya (Goneril), Galina Volchek (Regan), Karl Sebris (Gloucester), Valdimir Yemelyanov (Kent)


29.08.2007

Retours et un triste départ

Retour sur les ventes d'armes, avec le "Diplo" 

Il y a trois semaines - le 5 août, entrée "Des armes aux larmes ?" - je m'alarmais sans mauvais jeu de mot de la décision des USA d'armer à tout va un bon nombre de pays arabes "amis", tout en renforçant de façon très conséquente le potentiel militaire d'Israël, jouant ainsi aux apprentis sorciers et nous préparant sans doute à un affrontement avec l'Iran.

L'éditorial de la nouvelle livrée du Monde Diplomatique (septembre), dont on ne redira jamais assez la nécessité d'existence en cette époque de presse hyper-consensuelle, revient sur le sujet via la plume d'Ignacio Ramonet. On peut le lire sur le site du mensuel.

 

Retour d'Arrêt sur Images... sur Internet ? 

Dans un dialogue avec les lecteurs en ligne de Libé, Daniel Schneidermann confirme que sa très précieuse émission - supprimée de la 5 avant l'été - devrait revenir, sous une forme ou une autre, sur le Net. Ceux qui, comme moi, font partie des 180 000 pétitionnaires en défense de ASI ne pourront que s'en réjouir.

 

Retour à la maison pour Guy Roux

Voilà, ça n'aura pas durer et vous n'y aurez pas échappé ce week-end : Guy Roux rend son tablier lensois tout beau, tout neuf après seulement cinq journées de championnat - assez minables pour le club artésien - et rentre dans ses terres bourguignonnes. Motif avancé par l'intéressé : il ne possède plus la "gniac" qui lui faisait piquer ses légendaires colères et motivait ses joueurs. La faute aux médicaments méta-bloquant qu'il est obligé d'ingurgiter.

Tout ceci ne serait qu'aimablement nostalgique (Guy Roux aura été un très grand entraîneur pendant plusieurs décennies à AJ Auxerre) si l'on ne se rappelait deux choses. Tout d'abord qu'il avait durement milité dans les années 70, alors qu'il présidait le syndicat des entraîneurs, pour imposer la retraite obligatoire à 65 ans afin de laisser la place aux jeunes entraîneurs au chômage. Ensuite qu'il avait donc repris du service à 68 ans, en déclenchant une vraie polémique publique puisque s'asseyant sur "sa" propre charte. Et, surtout, manipulant en sa faveur un véritable cirque médiatico-politique qui vit les montées au créneau pour sa défense de la ministre des sports Roselyne Bachelot, de celle de l'Economie, Christine Lagarde et surtout du Président de la République lui-même qui avait montré Guy Roux comme un véritable exemple, l'image de ces millions de Français encore dynamiques et qui ne demandent qu'à encore travailler (plus pour gagner plus ?). Comme exemple, c'est raté. Peut-être notre Président saura-t-il inviter Just Fontaine à rejouer avec les Bleus ? Je ne pense pas qu'il aille jusqu'à pousser Jacques Chirac à réoccuper l'Elysée en cas de mauvais résultats de sa part.

 

Pas de retour pour Antonio Puerta 

Un qui ne reviendra pas, hélas et pour rester dans le football mais sur une note bien plus tragique, est le jeune et talentueux international espoir espagnol Antonio Puerta. Le défenseur du F.C. Séville - vainqueur ces deux dernières saisons de la coupe de l'UEFA - est mort suite à un malaise cardiaque survenu en plein match de championnat ce samedi contrel'équipe de Getafe. Une dysplasie ventriculaire droite arythmogène, autrement dit une accélération brutale du coeur entraînant un phénomène de mort subite. Il avait 22 ans et le monde entier a pu voir les images du joueur perdre connaissance sur la pelouse puis parvenir à se relever avec l'aide des soigneurs. Mais une fois aux vestiaires, il tombait dans le coma. Il n'en est plus sorti. Il devait être père dans deux mois.

28.08.2007

La Maman et la Putain - Jean Eustache (1973)

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FRA, 1973, de Jean Eustache, NB, 220'

Avec: Bernadette Lafont (Marie), Jean-Pierre Léaud (Alexandre), Françoise Lebrun (Véronika), Isabelle Weingarten (Gilberte)

Alexandre (Jean-Pierre Léaud) vit avec Marie (Bernadette Lafont) légèrement plus âgée que lui et qui tient une boutique de mode. Il ne travaille pas et passe son temps aux terrasses des cafés de St Germain des prés. Il aime Gilberte (Isabelle Weingarten) mais celle-ci le laisse pour se marier avec l'homme qui l'a avortée. Alexandre rencontre alors une infirmière, Véronika (Françoise Lebrun) dont il tombe amoureux.

Maman, quel putain de film !

Près de trois décennies après sa sortie "scandaleuse", LA MAMAN ET LA PUTAIN n'a rien perdu de sa force, de sa beauté, de sa fulgurance. Et de son désespoir. Suivant de seulement cinq ans Mai 68, le film en fut en quelque sorte l'enterrement tout en brûlant le dernier feu de la Nouvelle Vague, son chant du cygne. Un lugubre feu d'artifice tiré tel un arrêt de mort.

Mai 68 fut (et pas seulement le seul mois de mai en France mais l'année 68 dans le monde entier) une incroyable époque où l'on crut que tout, soudain, devenait possible. La vie pouvait être changée ! "Faites l'amour, pas la guerre", "Sous les pavés, la plage", derrière la naïveté ou la poésie des slogans se cachait une furieuse envie d'exister, de vivre, d'aimer.  L'échec n'en fut que plus retentissant encore et laissa place à la radicalisation, au désespoir le plus noir, au terrorisme des "années de plombs" allemandes ou italiennes, aux dictatures d'Amérique Latines, à l'intensification de l'engagement US au Vietnam, au renforcement du goulag soviétique et à la révélation des errements et crimes de la Révolution Culturelle chinoise. En France, le pays se recroquevillait dans le conservatisme bourgeois gaulliste puis pompidolien. Toute une génération se retrouvait sonnée. Si certains tombaient dans les actions les plus extrêmes (sans même se rendre compte des manipulations dont ils étaient les jouets), d'autres se "recyclaient" et deviendraient bientôt les plus ardents défenseurs de la société qu'ils avaient vilipendée. D'autres encore renonçaient et quittaient cette vie qu'ils avaient rêvée si différente. Romain Goupil rendit plus tard hommage à ceux-là à travers le beau film tourné en hommage à son ami Michel Recanati, suicidé en 1978 ("Mourir à 30 ans", 1982). Et puis il y eut ceux qui tentèrent de continuer, de donner le change, un froid désespoir au fond de l'âme, habités d'une tristesse nihiliste qui leur rongeait le cœur, jour après jour, jusqu'à ce que le masque se fissure, craque et tombe…

Alexandre est de ceux-là et, à n'en pas douter Jean Eustache lui-même. Ecrit à partir d'une aventure personnellement arrivée au cinéaste, LA MAMAN ET LA PUTAIN nous parle au cœur car au-delà de sa forme (dialogues très littéraires bien que centrés sur des propos très banals, personnages plus négatifs que positifs, pas sympathiques "a priori", lenteur du récit bâti sur des plans-séquences souvent immobiles et très étirés), le film nous montre des êtres vrais. Et tout ce qui aurait pu constituer son pire handicap (cette longueur, cette lenteur, cette "inaction", cette écriture littéraire et anti-cinématographique) en est en réalité son meilleur atout. Ce sont elles qui nous permettent de pénétrer au plus profond l'intimité de ces personnages qui ne sont "lisses" qu'en apparence. Ainsi, par exemple de l'utilisation extrêmement osée sur un plan cinématographique des chansons "rétros" qu'écoutent Alexandre (surtout) ou Véronika. Elles ne nous sont pas servies en simple toile de fond sonore, quelques secondes,  mais sont jouées au contraire au premier plan et en intégralité. Le film n'hésite pas à s'arrêter (fausse impression, bien sûr) le temps de l'écoute. Et les déchirantes mélancolies des ritournelles de Damia ("Souvenir"), Fréhel ("La Chanson des Fortifs") ou Piaf ("Les Amants de Paris"), ces chanteuses "réalistes", lient très directement les personnages à une autre époque, à une nostalgie du temps passé et perdu et par là même à l'universalité. Car s'il existe bien un sentiment commun à l'être humain sur cette Terre, en tout temps et en tout lieu, c'est bien la mélancolie. Et l'on apprend plus (et de quelle magnifique façon) sur Véronika et Alexandre en les voyant pendant plus de deux minutes écouter une de ces ritournelles (celle de Fréhel) ou Marie, définitivement laissée seule avec Piaf, qu'en vingt minutes de dialogue démonstratif.

LA MAMAN ET LA PUTAIN prend le temps (presque 4 heures) en laissant ses personnages vivre leurs situations jusqu'au bout et séparant ses différents "chapitres" par des fondus au noir qui donnent fluidité et élégance au rythme du film.

Personnages peu sympathiques, ai-je dit. Oui, au départ du moins tant qu'ils affichent encore des personnages qu'ils n'auront bientôt plus les moyens d'assumer.

Prenons Alexandre qui accumule les défauts: égoïste absolu, girouette sentimentale (son désespoir de perdre Gilberte ne dure que le temps d'aller croiser la route de Véronika), romantique peu crédible ("Le jour où je ne souffrirai plus, c'est que je serai devenu un autre. Et je n'ai pas envie de devenir un autre. Car ce jour-là nous ne pourrons plus nous retrouver" dit-il à Gilberte), hyper complaisant envers lui-même et ses douleurs, il lâche des phrases "définitives" ("Plus on paraît faux, plus on va loin… Le faux, c'est l'au-delà !") et rêve puérilement de "parler avec les mots des autres" car "ce doit être cela la liberté", avant de lâcher des blagues à deux balles ("Quel est le meilleur tiercé ? Sa femme, car on peut la toucher dans l'ordre, le désordre et sans combinaison" (!)). Il se montre de plus très réactionnaire avec son copain, tirant tous azimuts sur tout ce qui pourrait être assimilé à la gauche (surtout communiste, Jacques Duclos, leader du PCF étant traité de "Roi des rats" et Sartre accusé d'être "Maoïste car l'Orient est rouge comme le vin"). Et puis voilà que derrière cette façade de narcisse égoïste, la peur apparaît et avec elle l'humanité. Son faux romantisme devient vrai et son aveu sur sa peur de mourir, livrée à Véronika en fin d'une longue "séquence de chambre" est extraordinairement émouvante, tout comme celle faite dans le café. Son silence face au monologue-confession de Véronika résonne alors de manière magistrale, comme une acceptation de sa propre part d'humanité, comme, enfin, une humilité (re)trouvée qui nous fait, tout simplement, l'aimer.
Jean-Pierre Léaud incarne magnifiquement cet Alexandre avec son débit et son jeu si particulier, peut-être le seul acteur dont on peut se régaler d'une diction "fausse" ou "surjouée" (à la différence d'un Fabrice Lucchini, déclamatoire, poseur et insupportable). Léaud illumine le film par ses fulgurances et comment imaginer quelqu'un d'autre dans le rôle ?

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Marie, la "maman" du film, semble transparente au début. D'un caractère qu'on pourrait qualifier de "bonne composition", elle aime Alexandre mais le laisse libre d'aller courir le guilledou ailleurs. Elle n'est pas antipathique, Marie, au contraire, seulement un peu creuse (pour un personnage de cinéma…). Mais voilà que chez elle aussi le maquillage va céder aux événements et à la réalité des sentiments. Alternant entre tendresse "maternelle", amour sincère et jalousie furieuse, Marie atteint peu à peu une dimension qui nous touche. Elle essaie d'accéder à une grandeur dans ses relations avec Véronika qu'il serait à mon sens trompeur de confondre avec une simple permissivité sexuelle de circonstance et de temps. Ses tentatives d'accueillir dans la vie d'Alexandre et dans la sienne propre une autre femme sonnent comme l'écho d'un amour bien réel pour son jeune amant. Sa lucidité envers l'égoïsme d'Alexandre est pourtant totale. A son nihilisme pseudo-intello exprimé en de longues tirades, elle répond par un ironique et succinct: "C'est fou ce que vous croyez en l'homme." Mais bien sûr Marie (parce qu'elle est "vraie") ne cesse de se heurter au mur de ses propres limites, un mur élevé sur une souffrance à l'intensité proportionnelle à celle de cet amour.
Marie, c'est la merveilleuse Bernadette Lafont, icône comme Léaud de la Nouvelle Vague. Son naturel fait merveille. Ses regards, ses fureurs, ses sourires, sa sensualité demeurent inoubliables.

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Véronika, elle, la "putain" (et la performance de Françoise Lebrun y est pour beaucoup) est le centre, l'axe du film, celle autour de laquelle peut tourner la triste java dansée par le couple Alexandre et Marie. Avec son visage pâle au maquillage contrasté, semblant sortir d'une oeuvre de Murnau ou de Dreyer, ses tresses sagement nouées derrière la tête, ses habits noirs, Véronika sert de catalyseur au couple. Alexandre finira grâce à elle par découvrir sa propre humanité et Marie la profondeur de ses sentiments. La blonde infirmière polonaise qui "baise" à tout va et en parle avec une franchise et une crudité qui surprend encore près de 30 ans plus tard apparaît souvent comme passive. Et c'est précisément là sa blessure secrète si subliment exprimée dans son long  monologue, si émouvant pour ne pas dire plus et pourtant dénué de tout pathos. Bien plus mature qu'Alexandre, pleinement consciente de qui elle est et de la spirale infernale dans laquelle elle est prise, elle se voit comme cette "putain" du titre (et qui correspond bien sûr au regard de la société, vision que dénonce Eustache), fille qui se donne, que l'on prend, que l'on jette et qui ne fait que rêver secrètement à un amour des plus classiques ponctué par un enfant. Et la rencontre d'un être qui l'aime vraiment la perturbe, la trouble, comme elle l'explique à Alexandre: "Comment voulez-vous qu'une fille sur qui les hommes sautent au bout de cinq minutes ne soit pas troublée quand quelqu'un est gentil, ne cherche pas à la baiser ?".
Sa "confession" faite en pleine crise d'ivresse nous fait mal par sa froide lucidité et par tout ce qu'elle renvoie à la société dont, beaucoup plus qu'Alexandre ou Marie, elle est le produit, l'enfant triste. Françoise Lebrun a su marquer ce film de son empreinte, de sa silhouette dans son long châle noir, de sa voix blanche, de ses brefs mais lumineux sourires, de ses multiples déclinaisons du mot "baise" et de ses larmes. Elle reste inoubliable.

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La liberté apparente de mœurs et de langage des personnages n'est que faux-semblant. Chacun, prisonnier de ses peurs, comble sa frayeur par l'excès: les mots pour Alexandre, la baise pour Véronika, la permissivité pour Marie. Au bout, toujours, la frustration et l'échec. Alexandre termine muet, comme tétanisé par ce qu'il a fini par comprendre. Véronika avoue son désir de mariage et d'enfant qui lui semble enfin promis mais commence par la faire vomir. Marie se révolte et affirme sa volonté d'exclusivité. Elle restera seule.

LA MAMAN ET LA PUTAIN créa un énorme scandale à sa sortie sans que l'on sache très bien s'il résultait de ce qui était montré à l'écran (pas grand-chose) ou de ce qui y était dit. L'étonnant mélange de trivialité (l'épisode du tampax de Véronika accidentellement enfoncé par un Alexandre trop pressé) et de poésie dans l'expression des personnages que, paradoxalement, le vouvoiement anachronique des personnages ne fait que renforcer, surprit et surprend encore aujourd'hui. On évoqua Flaubert, Musset, Marivaux. Sans doute pas à tort. Mais à l'inverse d'un Rohmer avec qui la comparaison s'impose obligatoirement pour bien des raisons (radiographie du sentiment amoureux, importance du texte, des mots, jeu des acteurs distancié), ici pas de discours coupé du réel et de la chair, pas de construction intellectuelle et théorique, pas de jeux de l'esprit. On vit, on souffre, on baise, on saigne, on se fout sur la gueule, on dégueule. Le sexe, omniprésent dans les désirs, les actes et les paroles, a autant d'importance et même plus que l'esprit, même si tout cela finit par laisser un goût de cendre dans la bouche des personnages. On ne prétend pas que la vie est belle pour qui sait la voir ainsi, on s'y coltine à cette vie, on y confesse qu'elle est plus souvent dégueulasse que belle et qu'au bout, de toutes façons, il y a la mort. Non, ce n'est pas "élégamment gaie". C'est furieusement désespéré et pourtant on y rit davantage que dans tous les Rohmer réunis. Mais, selon la formule de Georges Duhamel,  l'humour n'est-il pas la politesse du désespoir ?

Jean Eustache devait se suicider huit ans plus tard, le 4 novembre 1981, à  43 ans.

©Philippe Serve 2001-2007

CLIN D'ŒIL ?

Gilberte, la fille qui quitte Alexandre au début du film pour se marier avec un autre, est-elle un clin d'œil à la Gilberte de "Jules et Jim" de François Truffaut, que Jim quitte pour Catherine ?

Le Ferrand auquel fait allusion Alexandre ("Il est mort comme ça, dans la fleur de l'âge") renvoie-t-il au personnage joué par François Truffaut dans son propre film "La Nuit Américaine", tourné la même année que LA MAMAN ET LA PUTAIN et dont… Jean-Pierre Léaud est l'un des interprètes principaux ?

FLORILEGES VERBAUX

- "Le jour où je ne souffrirai plus, c'est que je serai devenu un autre. Et je n"ai pas envie de devenir un autre. Ce jour là nous ne pourrons plus nous retrouver." (Alexandre à Gilberte)

- "Attendez ! Vous allez enfoncer mon tampax. Ca y est… Oh merde ! Il va encore falloir que j'aille voir mon gynécologue." (Véronika à Alexandre)

- "Vous avez de très belles veines. J'aimerais vous faire des piqûres." (id.)

- "Les films apprennent à vivre." (Alexandre)

- "J'avais envie d'une queue. C'est bien de s'endormir en sentant une queue, même molle, contre ses fesses" (Véronika)

- "Tu as vu ? Il a la queue en forme de bec de théière." (Véronika à Marie, à propos d'Alexandre)

- "Il faudrait qu'il se fasse enculer, ça lui ferait pas de mal." (Marie)
- "Ca lui ferait du bien" (Véronika) (au sujet et en présence d'Alexandre)

- "La myxomatose est une maladie du lapin. La blennorragie est une maladie de la pine." (Alexandre)

- "Je te parle de rêve et déjà tu me réponds par "cauchemar"." (Alexandre à Gilberte)

- "Elle est blonde, elle a les yeux bleus. Elle m'a regardé avec un regard insistant. Ce beau regard des myopes. Je crois qu'elle a un gros cul mais je ne suis pas sûr." (Alexandre décrivant Véronika à son copain)

- "Je préfère encore regarder la télé. Au moins, Bellemare et Guy Lux portent leur connerie sur leurs visages." (Alexandre)

- "En ne venant pas hier, vous m'avez permis de parler aujourd'hui de votre absence. Alors qu'hier je n'avais rien à vous dire. Vous avez installé quelque chose entre nous." (Alexandre à Véronika)

- "Les films de Murnau, c'est toujours le passage, de la ville à la campagne." (Alexandre)

- "Comment voulez-vous qu'une fille sur qui les hommes sautent au bout de cinq minutes ne soit pas troublée quand quelqu'un est gentil, ne cherche pas à la baiser ?" (Véronika à Alexandre)

- "Je n'ai jamais quitté personne. C'est pourquoi on me quitte tout le temps." (Alexandre)

- "La nausée est un malaise noble, ce n'est pas le nom qui convient à cette poussière, cette honte qui reste dans ma gorge, que je ne peux pas digérer, que je ne peux pas recracher non plus…" (Alexandre)

- "Quand la terre tremble sous nos pas, que l'Amour, la Révolution ne veulent plus rien dire… Vous savez, le monde sera sauvé par les enfants, les soldats et les fous." (Alexandre)

- "Vous savez, j'ai envie de rebaiser avec vous. Les nanas ne le disent pas, d'habitude ? Je vous aime et j'ai envie de rebaiser avec vous." (Véronika à Alexandre)

- "Quand je fais l'amour avec vous, je ne pense qu'à la mort, à la terre, à la cendre…" (Alexandre à Marie)
- "Alors vous faites l'amour avec la mort ?" (Marie)
- "Pourquoi ? Vous voyez des rivières, des cascades ruisselantes ?" (Alexandre)

- "Ma rage d'aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour."
- "Saute, narcisse !"
(graffiti de toilettes rapporté par Véronika à Alexandre et ponctué d'un "Ca vous ressemble")

Le monologue de Véronika


 

CHANSONS

Un souvenir (Damia)

"Un souvenir, c'est l'image d'un rêve, une heure trop brève qui ne veut pas finir…
Un souvenir, c'est toute la tendresse, des beaux jours d'ivresse que l'on veut retenir…"


Les Amants De Paris (Edith Piaf)

Les amants de Paris couchent sur ma chanson
A Paris les amants s'aiment à leur façon
Les refrains que je leur dis
C'est plus beau que les beaux jours
Ça fait des tas d'printemps et l'printemps fait l'amour.
Mon couplet s'est perdu
Sur les bords d'un jardin
On ne me l'a jamais rendu
Et pourtant je sais bien
Que les amants de Paris m'ont volé mes chansons
A Paris les amants ont de drôles de façons...

Les amants de Paris se font à Robinson
Quand on marque des points à coups d'accordéon
Les amants de Paris vont changer de saison
En traînant par la main mon p'tit brin de chanson.
'y a plein d'or, plein de lilas
Et des yeux pour les voir
D'habitude c'est comme ça
Que commencement les histoires
Les amants de Paris se font à Robinson
A Paris les amants ont de drôles de façons.

J'ai la chaîne d'amour au bout de mes deux mains
'y a des millions d'amants et je n'ai qu'un refrain
On y voit tout autour les gars du monde entier
Qui donneraient bien l'printemps pour venir s'aligner
Pour eux c'est pas beaucoup
Car des beaux mois de mai
J'en ai collé partout
Dans leurs calendriers...
Les amants de Paris ont usé mes chansons
A Paris les amants s'aiment à leur façon

Donnez-moi des chansons
Pour qu'on s'aime à Paris...

[critique reprise du site Ecrans pour Nuits Blanches]

Tirunesh s'arrêtera là

Je vous parlais samedi et avec émerveillement  de la jeune athlète éthiopienne Tirunesh Dibaba - championne du monde du 10 000 mètres à Osaka - en vous donnant rendez-vous à samedi prochain pour le 5000. Hélas, Tirunesh vient de déclarer forfait en raison des problèmes d'estomac qui l'avait déjà fait sérieusement souffrir lors de la précédente finale.

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C'est L'Equipe qui l'annonce : "Victime de crampes à l'estomac, Tirunesh Dibaba a annoncé mardi qu'elle ne s'alignerait pas sur le 5000 m, samedi à Osaka, et donc ne tentera pas de défendre son doublé mondial 5000 - 10000 d'Helsinki. L'Ethiopienne s'est imposée dans le 10000 m samedi au prix d'un redoutable effort, suite à une chute dans le 13e tour. Néanmoins, cette course a réveillé des douleurs à l'estomac qu'elle traîne depuis les Championnats du monde de cross-country l'an dernier. «Normalement, je n'ai mal que quand je cours, mais en ce moment je souffre même quand je ne cours pas», a-t-elle expliqué."

Ne reste plus qu'a revoir - ci-dessous - l'impressionant dernier tour de Tirunesh sur le 10 000 mètres. [conseil pour voir la vidéo dans les meilleures conditions : dès qu'elle a démarré, appuyer sur "pause", laisser le "ruban rouge" avancer le plus possible, puis appuyer sur "play". Ca évite ainsi les blocages d'images]

 

27.08.2007

Viva Zapata - Elia Kazan (1952)

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 USA, 1952, de Elia Kazan, NB, 113'
Scénario: John Steinbeck
Avec: Marlon Brando, Anthony Quinn, Jean Peters

"Mieux vaut mourir debout sur ses pieds que vivre à genoux" (Emiliano Zapata)

On ne se bouscule pas au panthéon des révolutionnaires purs, intègres, ceux que le temps n'a jamais entachés d'un quelconque soupçon au fil des années qui passent. S'il ne doit en rester qu'un, alors que l'élu soit Emiliano Zapata !

Né le 8 août 1879 à San Miguel Anencuilco, état de Morelos (Mexique), Emiliano appartient à une famille de classe moyenne et métisse. Orphelin à 17 ans, parlant le nahuatl (langue indienne locale) il développe une grande sensibilité à l'injustice et à l'oppression qu'il constate tout autour de lui. Les victimes en sont les peones, ces paysans pour la plupart indiens, exploités, expropriés, volés et massacrés par les grands propriétaires blancs, ceux des haciendas. Les terres indiennes, cultivées pour le maïs, nourriture quasi exclusive des Indiens, leur sont dérobées en but de faire pousser la cane à sucre, produit commercialisé et donc rentable.
Zapata, excellent dresseur de chevaux, est élu chef de son village en 1909. Bien qu'illettré, son intelligence naturelle et son charisme lui attire une grande popularité et il commence à assembler autour de lui l'embryon d'une armée de rebelles contre la sanglante dictature du tyran Porfirio Diaz, au pouvoir depuis 1876.
 
En 1909 (là où commence le film d'Elia Kazan), Francisco Madero, opposant politique à Diaz, en exil aux USA décide d'attaquer le pouvoir de Mexico. Il contacte Zapata pour s'assurer de son soutien armé dans le sud du pays. Zapata accepte et la révolution triomphe, envoyant le dictateur  à son tour en exil à Paris.

Zapata se rend alors à Mexico et exige de Madero qu'il fasse pression sur le Président provisoire afin que celui-ci4248b1c1a649e9a324ac029c5c562471.jpg tienne immédiatement la promesse de rendre aux paysans leurs terres selon le principe des ejidos (système traditionnel indien de gestion des terres). Madero demande du temps et le désarmement des groupes révolutionnaires dont celui de Zapata. Il propose en échange à Emiliano un ranch pour ses besoins personnels, offre que Zapata rejette. Ce dernier accepte cependant de commencer à désarmer avant de s'apercevoir à temps que l'armée a été envoyée pour écraser les guérilleros.
 
Zapata qui a instauré dans les territoires sous son contrôle la répartition des terres, la création de coopératives et de conseils de villages démocratiquement élus, reprend donc les armes tandis que le pays tout entier sombre dans le chaos... En novembre 1911, il a établi le "Plan d'Ayala" (rédigé par un instituteur du nom de Otilio Montafio, plus tard fusillé sur l'ordre de Zapata pour trahison), le projet de réforme le plus radical de l'histoire du Mexique et qui popularise son cri de ralliement "Tierra y Libertad ! " (Terre et Liberté).

Madero se fait assassiner par le Général Huerta (1913) lequel se retrouve face à une coalition formée de Zapata, Pancho Villa (son alter-ego au nord), du général Obregon et Venustiano Carranza (coalition dite des "Constitutionnalistes"). Huerta prend la fuite (1914) mais le combat n'est pas terminé, Zapata et Villa affrontant maintenant Obregon. Les deux chefs guérilleros l'emportent et entrent ensemble à Mexico où, refusant d'exercer le pouvoir, ils aident à l'installation à la tête de l'Etat de Carranza. Mais celui-ci défend une vision bourgeoise de la Révolution et n'hésite à avoir recours à des moyens dignes d'un tyran pour détruire ses opposants.

La guerre civile va se poursuivre plusieurs années. Tandis que Pancho Villa rentre sagement dans le rang, Zapata continue à s'opposer seul avec ses fidèles... Il va le payer de sa vie le 10 avril 1919 lorsque, se rendant à un rendez-vous fixé par le Colonel Jesus Guajardo soi-disant rallié à sa cause, il tombe dans un piège bien monté à l'hacienda de Chinameca, au Morelos.
Mais l'homme criblé de balles et photographié mort (afin de convaincre ses partisans) est-il bien Zapata ? Ne s'est-il pas plutôt enfui sur son fameux cheval blanc dans la montagne comme le chantent les Indiens ? Zapata pas mort, il reviendra ! Et le soulèvement aussi spectaculaire qu'inattendue de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale au Chiapas le 1er janvier 1994 avec à leur tête le mythique Sous-commandant Marcos ("Nous voici, nous sommes la dignité rebelle, le coeur oublié de la patrie"), semble avoir donné raison à la légende et au mythe. Non, Zapata n'est pas mort, il vit encore et se bat... Viva Zapata !
 
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Le film d'Elia Kazan, sur un scénario écrit par John Steinbeck (qui comparait Zapata à Jeanne d'Arc et au Christ), reste très fidèle à l'histoire du révolutionnaire mexicain malgré quelques (inévitables) raccourcis ou simplifications.
 
Appuyé sur une photographie (noir et blanc) somptueuse, il réussit à faire passer le souffle de la Révolution et l'âme aussi pure que déterminée de Zapata.
 
Dans le rôle, il bénéficie d'une formidable interprétation de Marlon Brando dont les yeux de braise (et artificiellement bridés) rappellent bien ceux du chef de l'Armée de Libération du Sud. Sa prestance emplie l'écran et elle n'est pas due qu'à la taille de l'acteur, bien plus imposante que celle de son modèle ! Sa performance reste sans doute l'une des meilleures et des plus spectaculaires de sa carrière, récompensée par un Prix d'interprétation au Festival de Cannes 1952 et une nomination à l'Oscar.

A ses côtés, dans le rôle de son frère, Anthony Quinn est tout aussi remarquable, ce qui lui valut un Oscar du meilleur second rôle.

VIVA ZAPATA ! est un excellent film à ne pas rater.
 
"Sur le bord du chemin
J'ai trouvé un lis blanc
Je l'ai porté en offrande
Sur la tombe de Zapata."
  
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Quelques sites pour aller plus loin sur Zapata:

. Sur  la bio de Zapata (en français)
. Le site Wikipedia

 . Sur le site international de la BBC:

Chant zapatiste à la gloire d'Emiliano Zapata:
Emission radio (en espagnol) sur Zapata, avec récits, témoignages (d'anciens compagnons et de son fils) et corridos (chants zapatistes)

. Plan de Ayala (texte complet en espagnol):

. Le site Enlace Zapatista
http://www.ezln.org/
 

La gazelle éthiopienne

Je suis tombé raide fan dès la première fois où je l'ai vue. Elle n'avait pas encore tout à fait 18 ans, un visage d'une beauté toute éthiopienne, une silhouette à la fois altière et si gracile, une élégance naturelle.
 
Une beauté.

C'était les Championnats du monde d'Athlétisme de Paris et nous étions en 2003. Finale du 5 000 mètres dames. Tirunesh Dibaba devenait la plus jeune médaillée (d'or, qui plus est) de toute l'histoire des Mondiaux. L'année suivante, elle n'était "que" médaille de bronze aux J.O. d'Athènes. Un an plus tard, à Helsinki, elle conservait son titre de championne du monde du 5 000 avec en supplément un autre titre sur 10 000 mètres.

Et la voici aujourd'hui à l'édition 2007 des Mondiaux à Osaka (Japon). Elle vient de remporter - il y a tout juste quelques minutes - une cincroyable nouvelle victoire sur 10 000 mètres.
 
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 Tirunesh Dibaba célébrant sa victoire à Osaka
 
Prise dans un incident de course en queue de peloton (mais qu'y faisait-elle ?), attardée sur les autres concurrentes, grimaçant et se frottant à plusieurs reprises un estomac visiblement douloureux, elle remonta petit à petit au courage. Et quand la candidate turque Elvan Abeylegesse attaqua à trois tours de l'arrivée, ce fut Tirunesh et elle seule qui répondit. Elle qui avait été au bord de l'abandon peut-être - encore qu'aucun signe objectif ne l'ait clairement indiqué (1) -  plaça une accélération d'un autre monde, un sprint digne d'un dernier tour de 800 mètres et qui laissa la Turque sur place. Ce démarrage, Tirunesh ne nous l'offrit pas dans les 50 derniers mètres mais sur les 400 derniers ! Un ange s'envolait.

Si vous avez raté ce grand moment et si vous ne connaissez pas encore la plus gracieuse des plus grandes athlètes de cette planète, vous aurez droit à une séance de rattrapage avec la finale du 5 000 mètres prévue samedi prochain (le  1er septembre) à 13h30. Ce sera en direct sur France 2.
 
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(1) Tirunesh a confirmé après la course qu'elle aurait pu abandonner : "C'est très bien mais j'ai souffert de mon estomac, a déclaré la vainqueur. A tel point que j'ai pensé à un moment abandonner. Je l'aurai fait si cela avait été une autre compétition. C'est une grande joie d'avoir gagné et je suis sûr que Dieu m'a aidée. J'ai prévu de défendre mon titre sur 5 000 mètres mais si je ne me sens pas bien, je ne le ferai pas."
 
Une interview en ligne (en anglais) de la jeune, jolie, timide et modeste Tirunesh, datant d'avant les Mondiaux.
 

26.08.2007

Barberousse - Akira Kurosawa (1965)

BARBEROUSSE
(Akahige)


Japon, 1965, de Akira Kurosawa, NB, 178'

Scénario: Akira Kurosawa, Masahito Ide, Hideo Oguni et Ryuzo Kikushima  d'après la nouvelle de Shugoro Yamamoto "Akahige Shinryo Dan" (Histoire de la clinique de Barberousse).

Avec: Toshiro Mifune, Yuzo Kayama, Kyoko Kagawa, Kamatari Fujiwara, Akemi Negishi, Tsutomu Yamazaki, Miyuki Kuwano, Haruko Sugimura, Terumi Niki, Yoshitaka Zushi, Yoshio Tsuchiva, Reiko Dan, Yoko Naito, Chishu Ryu.
 
 
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"Sans la misère et l'ignorance, la plupart des maladies ne surviendraient pas."

1820. Yasumoto (Yuzo Kayama), ayant fini ses trois ans d'études de médecine occidentale à Nagasaki, se rend à Edo (alors capitale du Japon de l'ère Tokugawa). Le but de sa visite: un hospice tenu par un certain Kyojo Niide, surnommé Barberousse (Toshiro Mifune). Alors qu'il croyait débarquer dans un hôpital moderne, Yasumoto a la désagréable surprise de découvrir un endroit vétuste peuplé de patients tous plus miséreux les uns que les autres. Comme si cela ne suffisait pas, Barberousse s'avère un homme autoritaire, coléreux et entêté. Mais aussi un médecin extrêmement doué et entièrement dévoué à sa profession. Refusant de devenir l'adjoint de Barberousse, Yasumoto décide d'enfreindre tous les règlements en vigueur afin de se faire mettre dehors de l'établissement...

(des spoilers figurent  dans le texte qui suit)
 
Lorsque Akira Kurosawa et Toshiro Mifune entament leur seizième film ensemble, ils ne se doutent certainement pas qu'il s'agira de leur dernière collaboration. Car BARBEROUSSE va mal se passer et débouchera malgré le grand succès critique et public du film sur une dispute entre les deux hommes et un retrait du réalisateur pour cause d'épuisement.

Le tournage de BARBEROUSSE va durer deux ans, miné par les exigences de Kurosawa qui semblent folies aux yeux de ses producteurs de la Toho: reconstitution exacte des décors (pourtant réduits au minimum) avec utilisation de matériaux d'origine;  aucun "trucage météo", ce qui signifie attendre la pluie ou la neige naturelles pour tourner certaines scènes; multiplication des caméras (jusqu'à six ou sept en même temps). Toshiro Mifune, lui, se voit interdire d'aller tourner ailleurs pendant toute la durée du tournage, le privant du même coup de contrats avec des pays occidentaux et Hollywood. L'acteur vit ça très mal et le désaccord de fond avec Kurosawa sur le personnage de Barberousse ne fait qu'empirer les relations entre les deux hommes. Pour le cinéaste, Barberousse est un homme terriblement humain chez qui qualités et défauts s'équilibrent. Il connaît les limites de la médecine qui ne peut guérir qu'une minorité de maladie: "Pour nous" précise-t-il à Yasumoto, "l'important est de lutter contre la misère et l'ignorance". Car là semblent bien résider les pires maladies du corps et de l'esprit. "Sans la misère et l'ignorance, la plupart des maladies ne surviendraient pas". Mais Mifune, lui, voit le personnage différemment, comme un vrai héros invincible. Les deux hommes se disputent violemment au sujet de la scène où Barberousse corrige une meute de proxénètes, l'acteur tirant le personnage vers ses anciens rôles de samouraïs à la force surhumaine. Kurosawa ne mâchera pas ses mots: "Mifune n'a rien voulu entendre, il a voulu jouer le personnage qu'il avait en tête, une sorte de héros sublime sans peur et sans reproche, et donc fatalement aussi sans humanité. Son interprétation héroïque, granitique, austère, a faussé le personnage. Etre un homme, cela signifie avoir tout expérimenté de la vie : victoires et défaites. Barberousse devait être le portrait de cet homme intégral, un mélange d'ombre et de lumière. Pour être crédible, Barberousse devait avoir des défauts. Mifune n'a pas voulu m'écouter. Alors j'ai décidé de ne plus travailler avec lui. Quand un acteur commence à jouer son propre personnage, c'est fini."

Abandonné par la Toho, effrayée par les coûts de production entraînés par le tournage de BARBEROUSSE, Kurosawa ne reviendra derrière la caméra que cinq ans plus tard pour sa première oeuvre en couleur, Dodes' Kaden.
Mais il faut vite préciser que BARBEROUSSE ne pâtit en aucun cas de ces problèmes. Le film est tout simplement magnifique, l'un des plus beaux et des plus humanistes de Kurosawa. Tiré d'une nouvelle de Shugoro Yamamoto (Kurosawa avait déjà adapté de lui trois ans auparavant "Sanjuro des camélias"), il semble pourtant venir tout droit de deux auteurs que Kurosawa admirait sans retenue et qu'il avait d'ailleurs porté à l'écran : Gorki ("Les Bas-fonds") et Dostoievsky ("L'Idiot"). Comme chez les deux écrivains russes, BARBEROUSSE se situe chez les pauvres, les déclassés, les damnés de la terre. L'humanité que nous montre Kurosawa annonce très directement celle que l'on découvrira cinq ans plus tard dans le bidonville de "Dodes' Kaden". Tout sauf un hasard puisque celui-ci sera également adapté d'une oeuvre de Yamamoto.
 
L'amour de Kurosawa pour l'humanité emplit ce film et réussit le prodige suivant : alors qu'il vient d'avoir été confronté pendant trois heures à une misère humaine toujours plus profonde, le spectateur se retrouve exactement dans les mêmes dispositions d'esprit que Yasumoto. Lui aussi ne veut plus partir de cet hospice, cette école d'humilité contre la vanité qu'incarnait le jeune médecin au début du film. Il aimerait rester encore longtemps auprès de ces frères et sœurs humains, toujours malheureux mais toujours si dignes, toujours maudits mais toujours solidaires.

Le récit de BARBEROUSSE, tout à la fois linéaire et discursif, s'autorise plusieurs digressions majeures qui deviennent autant de petits films à l'intérieur du grand mais sans jamais perdre de vue pour autant la trame principale. A l'histoire personnelle presque elliptique de Yasumoto (une histoire d'amour qui a mal tourné) viennent s'ajouter jusqu'à sept autres récits !
D'abord celui de "la folle", la belle jeune femme soignée pour démence (Kyoko Kagawa), soupçonnée d'avoir tué trois amants. Yasumoto, malgré l'interdiction, se rend auprès d'elle et écoute sa confession, récit des sévices sexuels subis dans son enfance et qui firent d'elle une meurtrière, même si elle semble "détraquée de naissance" selon le diagnostic de Barberousse qui la juge "érotomane congénitale". Sous le charme, Yasumoto n'échappe que de justesse à la mort promise par l'épingle à cheveux de la belle, sauvé par les soins de Barberousse.
L'épisode instaure un climat proche de la terreur, saisissant le spectateur d'effroi. Déjà, le traditionnel refus du manichéisme du cinéaste se montre à l'œuvre : la coupable est avant tout une victime. Pour Kurosawa, l'être humain n'est jamais que la proie d'une situation sociale, historique ou médicale, d'un déterminisme qui l'enlise et le maudit. Ni la psychanalyse (science si occidentale), ni la religion (faire de Kurosawa un "cinéaste chrétien" relèverait de la récupération, son amour pour l'Humanité étant essentiellement profane), ni la politique ("A-t-on jusqu'à présent vu les politiques s'attaquer à la misère et à l'ignorance ?" interroge Barberousse) ne pourront jamais rien pour ces êtres abandonnés de tous et de tout. Seul, l'Amour, l'amour de l'autre, un amour humaniste mais ne reniant jamais ses doutes ou plutôt ses certitudes sur l'absurdité du monde et de la vie, pourra sauver ces âmes en détresse.
 
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Les épisodes suivants le démontrent aisément. Le repos forcé entraîné par sa blessure font de Yasumoto un observateur et ses convictions commencent à trembler sur leurs bases, notamment lorsqu'il assiste à l'agonie et la mort de deux des plus anciens patients de l'hospice. Convaincu désormais de la noblesse de la tâche consistant à soigner des pauvres, il renoncera à partir et prendra sa place dans l'équipe soignante.
 
Rokusuke (Kamatari Fujiwara), vieillard autrefois artisan de renom, agonise. Personne ne l'a jamais entendu prononcer le moindre mot depuis son arrivée à l'hospice. "Dans une vie, rien n'est plus sublime que les derniers instants" confie Barberousse à Yasumoto avant de le laisser seul avec le mourant. Mais le jeune médecin est terrorisé par les râles et borborygmes du vieillard avant de s'évanouir en assistant Barberousse lors d'une opération chirurgicale sur une femme au ventre ouvert, à l'intestin sorti, tout cela fait sans anesthésie.
La fille de Rokusuke vient visiter son père, ignorant que ce dernier vient de mourir. Tandis que ses trois jeunes enfants, sales et dépenaillés, symboles de pauvreté, offrent une édifiante leçon de dignité (ils se ruent en affamés sur la nourriture qu'on leur offre mais seulement si personne ne les observe), elle raconte son histoire à Barberousse et Yasumoto, comment elle retrouva son père après avoir été forcée à épouser le jeune amant de sa propre mère - elle ignorait leur relation mais les découvrit en plein acte sexuel. L'actrice (Akemi Nigishi), magnifique, offre une éblouissante performance filmée dans un style rapproché et théâtral – fortement influencé par le nô - très émouvant.

Sahachi (Tsutomu Yamazaki), lui, s'est littéralement tué à la tâche, ne cessant de travailler pour les autres malades malgré les interdictions formelles de Barberousse. Très populaire parmi les pensionnaires de l'hospice, il raconte avant d'expirer sa grande histoire d'amour après avoir demandé auprès de lui tous les autres malades. Son récit est entrecoupé de flashbacks illustratifs. Amoureux de la belle Onaka (Miyuki Kuwano), il lui demande sa main sur fond de rizières tandis qu'un glas lugubre se fait entendre à intervalles réguliers. Leur bonheur sera interrompu par un tremblement de terre dans lequel semble avoir disparu Onaka. Mais deux ans plus tard Sahachi retrouve la jeune femme, mère d'un enfant de 8 mois. Cette fois, leur rencontre est rythmée par le son aigrelet de clochettes aussi lugubre que l'était celui du glas, y ajoutant même un étrange effet de "fantôme". Onaka lui raconte elle-même un peu plus tard sa propre histoire, introduisant un nouveau récit dans le récit.
 
Cet épisode, plein de tragique délicatesse (Onaka se suicide après avoir fait jurer à Sahachi de la garder auprès de lui) où triomphe par delà la mort la fidélité amoureuse, plus forte que le destin promis à ceux qui n'ont pas le droit de s'aimer librement ("J'étais beaucoup trop heureuse. Quelqu'un comme moi ne méritait vraiment pas ce bonheur. Le ciel me punirait certainement un jour" dit Onaka) laisse les malades en pleurs et le spectateur transporté devant tant de beauté et de compassion. Et comment cet épisode ne finirait-il pas par convaincre Yasumoto de revêtir enfin la tenue réglementaire de docteur qu'il refusait jusque là ?

Kurosawa vient placer en contre-point de cette exposition de la misère la visite de Barberousse à un riche notable seulement malade d'abus alimentaire systématique. Il en profite pour en retirer 50 pièces d'or, somme exorbitante lui permettant de régler ses problèmes de budget (il en prendra encore 30 au riche suivant...).

Arrive alors l'épisode de la petite Otoyo (Terumi Niki), 12 ans, martyrisée dans une maison close et promise à l'enfer de la prostitution par la "patronne". Afin de pouvoir l'emmener à l'hospice – elle a une forte fièvre – Barberousse rosse une dizaine d'hommes, cassant bras, jambes et chevilles avec une maestria sans égale avant de "réparer" ses dégâts et de conclure: "J'ai un peu exagéré. J'aurais dû me contrôler. Ça, c'est moche. Quelle violence ! Ce n'est vraiment pas bien ! Un médecin ne doit pas se comporter comme ça". Un peu plus tôt, il constatait après avoir soutiré 10 pièces d'or au commissaire pour la bonne cause et grâce à un chantage : "Je suis vraiment ignoble. Quand je serai trop fier de moi, n'hésite pas à me rappeler cet épisode", demandait-il à Yasumoto désormais sous le charme du docteur bougon, ajoutant ainsi une irrésistible pointe d'humour.
Mais Barberousse s'interroge aussi plus dramatiquement: "Je ne comprends pas. Vraiment. C'est trop horrible. Pourquoi faut-il que cette gamine (Otoyo) souffre autant ? Elle est atteinte dans son corps, mais plus encore dans son cœur. Elle est comme brûlée vive." Il la confie alors aux soins de Yasumoto. L'histoire de Otoyo va entraîner tout le film jusqu'à son épilogue. Mais auparavant, Kurosawa place un entracte musical de cinq minutes sur fond d'écran noir, comme une dernière respiration avant une plongée en apnée vers des fonds secrets où se mêlent plus que jamais misère et espoir.

Otoyo ne parle pas, reste prostrée et rejette violemment le médicament qu'on veut lui administrer. Mais surprise par le fait qu'on ne la batte pas pour son comportement rebelle, elle finit par céder. Profondément gentille malgré sa sauvagerie, elle part mendier dans la rue afin de racheter le bol de Yasumoto qu'elle a cassé dans un accès de violence et ses larmes soudaines et que nous devinons avoir été contenues depuis trop longtemps, nous bouleversent.
Kurosawa nous démontre alors comment l'amour et la sollicitude sont affaires contagieuses, aidant à ouvrir les êtres à eux-mêmes et aux autres. Ainsi pour Yasumoto grâce à Otoyo laquelle, en retour des soins prodigués par le jeune médecin, va se consacrer jour et nuit à lui lorsqu'il tombera à son tour malade, épuisé par toutes ses nuits de veille. Puis, enfin libérée des peurs qui la rongeaient, elle va prendre sous son aile le petit Chono (Yoshitaka Zuschi), 7 ans et surnommé "le rat", voleur de bouillie et qui aimerait être un cheval car "un cheval ça mange de l'herbe et de l'herbe il y en a partout".
Otoyo a franchi elle aussi le pont menant de la solitude désespérée à la solidarité porteuse d'espoir. Et sa nouvelle détermination sauvera Chono d'une mort qui lui semblait promise.

Est-ce utile d'ajouter que la mise en scène de Kurosawa est sublime de simplicité, de beauté (magnifiée par un noir et blanc subtilement contrasté), utilisant comme d'habitude avec le cinéaste une caméra bougeant avec les personnages et s'immobilisant avec eux, des longues focales contrebalancées par des plans américains replaçant les personnages dans un décor dépouillé et souvent théâtral ?

Oui, Akira Kurosawa pouvait aller se reposer cinq ans et affirmer que le tournage de BARBEROUSSE avait été un enfer, le spectateur lui n'y vit qu'un nouveau et immense chef d'oeuvre de "l'Empereur". Plus de 40 ans plus tard, le chef d'œuvre s'est encore bonifié et nous illumine de son amour pour les oubliés de la Terre...

Note :
- le père de Yasumoto est incarné par l'(immense) acteur fétiche du cinéaste Yasujiro Ozu : Chishu Ryu.

31/08/2002 (version révisée)
©Philippe Serve 2002 
 
 
Le trailer de Barberousse (sous-titres en anglais)
 
 

25.08.2007

Les Vampires - Louis Feuillade

Bâti en 10 épisodes sur une durée totale de plus de 7 heures, LES VAMPIRES conte la lutte que mène un journaliste, Philippe Guérande (Edouard Mathé), aidé d'un ami lui-même ancien criminel repenti, Mazamette (Marcel Levesque), contre la bande criminelle des "Vampires" qui fait régner la terreur sur Paris… Parmi ces derniers, agit la redoutable et séduisante Irma VEP (Musidora).

LES VAMPIRES appartiennent à la mythologie du Cinéma. A son Histoire… Louis Feuillade (1873-1925) n'était pas un inconnu lorsqu'il se lança dans l'aventure. Loin de là ! Réalisant son premier film en 1906, multipliant les vaudevilles avec souvent des "enfants-stars" appelés Bébé ou Bout-de-Zan (qui joue le rôle du fils de Mazamette dans Les VAMPIRES), il connaît la gloire en 1913-14 avec un premier feuilleton cinématographique ("cinéroman"): "FANTÔMAS".

129fdeedb56cb6a41d0dec0f6e4221b1.jpg Feuillade est la tête de pont de la Gaumont face aux "serials" américains de Pathé, tels que "Les Mystères de New-York" réalisé par le Français émigré Louis Gasnier et dont l'héroïne est la blonde et diaphane Elaine, alias Pearl White. L'amoral Fantomas fait un triomphe, mais ce n'est rien en comparaison de celui des VAMPIRES ! Tourné pendant la guerre, le nouveau feuilleton fascine les foules et les fait trembler.

On le sait, LES VAMPIRES n'est en rien un film de… vampires. Il ne s'agit que du nom d'une organisation criminelle qui terrorise Paris en multipliant meurtres et vols. La mobilisation des acteurs oblige Feuillade à "tuer" plusieurs personnages et à les remplacer. C'est ainsi que pas moins de quatre chefs "Vampires" se succèdent au long des épisodes. Seuls, les deux "héros", chevaliers du Bien, le journaliste Philippe Guérande et son ami Mazamette, vampire repenti, échappent à l'hécatombe.

L'atmosphère des VAMPIRES reste aussi fascinante aujourd'hui que 80 ans plus tôt à l'époque de sa réalisation. Elle emprunte à toute une littérature telle que les romans de Eugene Sue pour n'en citer qu'un, mais je pourrais aussi citer Ponson du Terrail, par exemple. Le mystère et la cruauté règnent,  c'est le monde de la nuit et des ombres magnifiquement symbolisé par les collants et les cagoules de soie noirs des criminels.

Les dix épisodes suivent un rythme qui va crescendo. Les intrigues sont souvent compliquées, les déguisements se succèdent, le mélodrame règne en maître sans que l'humour - le personnage de Mazamette qui vole facilement la vedette à l'assez pâlot Philippe Guérande - ne soit absent, les poursuites, fuites, pièges, assassinats, empoisonnements, hypnoses, enlèvements se multiplient et même les intertitres, peu nombreux mais primordiaux pour ne pas lâcher le fil, participent au charme de l'œuvre.

La poésie qui se dégage de certaines séquences, son côté "charbonneux", l'invention et les rebondissements du scénario, le suspense savamment distillé auront une énorme influence sur des cinéastes aussi importants que Fritz Lang ou Alfred Hitchcock.
 
LES VAMPIRES choquent et scandalisent les bourgeois. On y voit en effet les criminels ridiculiser les "héros" et, aussi horribles soient-ils, s'attirer une certaine sympathie de la part du public, le côté vaguement anarchiste - ils ne détroussent que les riches - jouant en leur faveur à une époque où le mouvement anar est encore très présent dans la société. FANTOMAS, déjà, avait scandalisé pour les mêmes raisons.

Les surréalistes, André Breton et Louis Aragon en tête, s'enthousiasment pour l'œuvre et font de Musidora leur égérie. Musidora ! Comment ne pas associer pour l'éternité LES VAMPIRES à l'inoubliable interprète d'Irma Vep dont le nom, anagramme du mot "vampire" évoque à lui seul toute une époque, tout un monde ? C'est à partir d'elle qu'est crée le terme de "vamp". Musidora enfièvre les esprits et certains collégiens tentent même de se suicider pour elle  en 1916 ! Moulée par son collant noir quasi-transparent qui ne cache rien de ses formes, elle charge les épisodes d'une forte sensualité. Cette silhouette reste l'image inoubliable et impérissable des VAMPIRES, même si, finalement, rapportée aux 10 épisodes, on ne la voit que très peu sous ce déguisement.
Le personnage d'Irma Vep est d'ailleurs authentiquement passionnant car, malgré sa dimension criminelle absolue - elle n'hésite jamais à tuer de ses propres mains - on se prend à tomber sous son charme, espérant à chaque épisode une rédemption (peu probable) ou un échappatoire, peu moral certes. Et cette "sympathie" forcée pour elle, pour ne pas dire cette fascination se trouve bien sûr à l'origine du scandale déjà évoqué.

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Louis Aragon écrivit (1923) au sujet des VAMPIRES et du magnétisme exercée sur les foules, en le replaçant dans son contexte de Première Guerre Mondiale et de sa boucherie humaine:

"Il était facile de généraliser du cas de Moreno ou d'Irma Vep à celui de toute créature humaine: l'impossibilité d'éviter la catastrophe terminale. A ce point étonnant de confusion morale où les hommes vivaient, comment ceux-ci qui étaient jeunes ne se fussent-ils point reconnus dans ces bandits splendides, leur idéal et leur justification ? (…) Oui, ils couraient où les appelait le CRIME, le seul soleil qui ne fut point encore sali… A cette magie, à cette attraction, s'ajoutait le charme d'une grande révélation sexuelle. (…) Il appartint au maillot noir de Musidora de préparer à la France des pères de famille et des insurgés."

Une œuvre incontournable et inoubliable.

Les résumés des 10 épisodes sur Ecrans pour Nuits Blanches.

NOTE : Olivier Assayas a tourné un excellent film-hommage aux Vampires et à son héroïne, film intitulé Irma Vep, avec la remarquable Maggie Cheung et l'inénarrable Jean-Pierre Léaud.

Ci-dessous, Musidora dans un extrait vidéo d'un des épisodes des Vampires

 

L'histoire du fou

Vous connaissez l'histoire du fou qui repeint son plafond ? Sans doute. Je vous la rappelle au cas où.
Alors, c'est un fou qui repeint son plafond. Et il y a un autre fou qui entre dans la pièce et qui dit au premier fou : "Accroche-toi au pinceau, j'enlève l'échelle !".

J'étais très jeune quand j'ai appris cette histoire et j'ai mis du temps à la comprendre (je ne suis pas certain d'y être totalement parvenu). Ce que j'ai cru comprendre pourtant est... qu'il n'y avait rien à comprendre ! Si ce n'est que l'histoire illustre l'absurdité de la folie. Ou la folie de l'absurde. Voire les deux. Comme vous le sentez.

Ce que vous ne connaissez pas est la suite de l'histoire que je viens d'inventer. Le fou au pinceau n'arrive pas à tenir collé au plafond. Non, non. Vous pensiez qu'il pendait, une fois l'échelle retirée, accroché à son pinceau ? Vous avez vu trop de dessins animés quand vous étiez petit. Non, il tombe, s'écrase au sol, se brise tout, les jambes, les bras, la tête, tout. Il meurt.
Le deuxième fou ne réalise pas ce qu'il a fait, puisqu'il est fou. Il en rigole même. Il est arrêté. On l'examine. Aucun doute : il est fou et incapable de discerner les niveaux de réalité ou le "bien" du "mal". Il est donc, justement, qualifié de malade mental, déclaré pénalement irresponsable et bénéficie d'un non-lieu. Mais comme il peut être considéré dangereux pour la collectivité, il sera sans doute interné – c'est  à dire hospitalisé, le mot est d'importance - via une mesure administrative.

L'histoire se termine là ? Que nenni ! Car arrive alors un cavalier surgi de la nuit qui signe son nom de la pointe de son soulier vernis : don Diego de Nagy, alias Sarko. Celui-ci décide : désormais, les malades mentaux passeront en jugement, comme tout le monde. Avec, à la clé, un procès. Car la raison de ce projet est clairement annoncée : que la famille des victimes puissent mieux faire leur deuil (réel, ou symbolique si la victime n'est pas morte).

Oui, mais...

C'est oublier deux éléments qui me semblent fondamentaux. Tout d'abord, je ne suis pas certain que les victimes ou leurs familles puissent aller mieux en découvrant dans le box des accusés un fou qui peut-être ricanera, méprisera, revendiquera son acte de façon incohérente, bref, en remettra une deuxième couche (de peinture et de folie). Le traumatisme des personnes concernées n'en sera qu'augmenté.

Deuxièmement, qui dit jugement et donc procès, dit par définition possibilité de condamnation (ou d'acquittement). Sinon, à quoi bon faire un procès ? Mettre une personne reconnue malade mentale devant un jury susceptible de le condamner, revient donc à juger les fous. Et à les condamner.
On ne juge plus celui ou celle qui a commis la faute, mais la faute elle-même.
Et là, il faut faire très, très attention. Si le nouveau jugement prévu par notre Président se contente de déclarer le malade mental irresponsable et l'envoie se faire soigner, ok et rien n'aura en fait changé si ce n'est peut-être le processus du jugement (problème par ailleurs très complexe et dans lequel je ne rentrerai pas ici).
Mais si cela signifie possibilité de condamner, de punir, de châtier – j'emploie des mots forts et "parlants" car notre Président les aime – un malade mental, alors c'est tout différent. On passe de la Justice à la Vengeance.

J'aimerais citer pour finir les propos de Henri Leclerc, avocat, Président de la Ligue nationale des droits de l'homme :

"Faut-il punir les malades mentaux criminels ? Oui répondent certains psychiatres. Je me souviens d’avoir été, il y a une vingtaine d’année, dans une ville de province pour un homme qui avait commis des meurtres horribles et gratuits. Cet homme était à l’époque très difficile d’accès. C’était très dur d’échanger avec lui pour quelqu’un qui n’est pas un spécialiste de ce genre de dialogue. Le psychiatre disait qu’il était responsable de ses actes et qu’il avait peut-être une légère atténuation de la responsabilité mais qu’il ne pouvait l’affirmer. L’audience a été très pénible car il tenait des propos incohérents. Il a été condamné à vingt ans. J’ai été voir le psychiatre et je lui ai demandé : « Comment pouvez-vous dire cela ? » Il me répond : « On ne peut prendre en charge un mec comme celui-là. Nous ne sommes pas équipés pour l’accueillir. De toute façon, on ne fera pas mieux à l’hôpital qu’à la prison. » Je ne sais pas si vous avez connu des expériences comme celle-là. C’était là la version vulgaire du deni de la « démence ». La deuxième version est plus moderne. Ce sont des psychiatres qui me disent : « C’est son intérêt d’être jugé, il faut qu’il réponde de ses actes. » Quelle responsabilité prend l’expert qui estime que quelqu’un est un malade mental, que son discernement aurait été aboli et que, dans son intérêt, il vaut mieux le faire juger que de le faire soigner, et plus même, que le jugement sera un acte de soin ! Je reste perplexe. L’expertise n’est pas un acte thérapeutique, même s’il ne peut s’agir d’un acte neutre pour celui qui en est l’objet et la prison n’est pas un hôpital."


M le maudit (Fritz Lang, 1931)

24.08.2007

All or Nothing - Mike Leigh (2002)

 

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Tout ou rien. All or nothing. Personne ne sait jamais à quoi va l'exposer le nouveau jour. Mais pour Phil, Penny et leurs deux enfants obèses Rachel et Rory, tous comme pour leurs voisins Maureen, Carol, Donna ou Sam, le pire semble toujours promis. Des petits boulots (chauffeur de taxi, caissière au Safeway's, aide-soignante à l'hôpital...), un quartier déshérité, une communication intra-familiale interrompue, la violence verbale des enfants sans cesse aux lèvres. "Une existence difficile dans un monde impitoyable où tout est réduit à l'essentiel" (Mike Leigh, entretien à Positif, nov. 2002). Mais un jour, peut-être, une lumière parviendra à s'allumer au creux d'un drame annoncé...

ALL OR NOTHING frôle le chef d'oeuvre. Mike Leigh, Palme d'or à Cannes en 1996 pour Secrets and Lies  (Secrets et Mensonges), trace une fois de plus un portrait sans concessions de la classe ouvrière anglaise, de cette Angleterre où le nouveau travaillisme de Tony Blair, meilleur pote de George W. Bush semble laisser autant de gens de côté que l'ancien ultra conservatisme de Margaret Thatcher, la grande amie d'Augusto Pinochet. Il s'appuie pour cela sur des interprètes tous plus naturels les uns que les autres et sur une technique cinématographique largement empruntée à la tradition documentariste britannique et qui donne ses lettres de noblesse au terme "réalisme social".  La tendresse de Mike Leigh pour ses personnages saute aux yeux et c'est bien cet humanisme, éloigné de tout sentimentalisme facile, qui nous attache à ces quelques vies cabossées.

Le cinéaste peint de façon magistrale les conséquences des conditions de vie difficiles d'une classe sociale sur la communication de ses membres entre eux. Mais il a l'intelligence, via le personnage de Cécile la bourgeoise française aux prises elle aussi avec la solitude, de ne pas sombrer dans le manichéisme tout en ne réfutant pas la thèse du déterminisme social.
Cette désespérance face à la vie, Phil (Timothy Spall) la vit jour après jour tout comme Penny (Lesley Manville) sa compagne (ils ne sont pas mariés), épuisée par son travail, son fils, les tâches familiales et qui ne trouve pas le soutien attendu de la part de son compagnon. Pourtant, de l'amour pour Penny, Phil en a à revendre. Mais comment montrer son amour aux/des autres quand toute son énergie est pompée par le travail et le quotidien ? L'amour, tous les personnages de ALL OR NOTHING le cherchent, même sans le savoir, car lui seul peut aider à surmonter les difficultés de la vie. Surtout quand on est pauvre.

Phil, sorte de gros morse à visage de chien fatigué et placide aux cheveux/poils gras et filasses (Penny, elle, ressemble plutôt à une petite souris) manque de carburant pour continuer à avancer correctement. Son carburant ? L'amour que Penny lui porte. Mais voilà que Phil doute de cet amour, le laissant figé sur place. Il confie à Cécile, sa passagère française :
"L'Amour est une chose étrange. Comme un robinet qui goutte. Le seau est à moitié plein ou à moitié vide. Si l'on n'est pas ensemble, on est seul. On naît seul et on meurt seul. On ne peut rien y faire."
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Phil en a "marre" ("I have enough"), alors il débranche son portable à défaut de pouvoir débrancher sa vie. Penny qui, elle, ne peut se payer le luxe de débrancher ne serait-ce que cinq minutes car après le Safeway's il y a encore la maison, le ménage, le repassage, la cuisine, accable Phil de reproches, sans doute en partie justifiés mais sans jamais chercher à le comprendre, à voir la part de rêve tué en lui.

Phil a démissionné de son rôle de chef de famille. Sous le regard incrédule de Penny, il ne reprend même pas son fils Rory (James Corden) lorsque celui-ci lance des "Va te faire foutre !" (Fuck off !) à répétition à sa mère. Il se contente de courber un peu plus la tête et le dos. Pourtant Phil est un type bien au fond de lui. Il raconte comment il a obligé un client handicapé à payer une somme modique pour une course ridicule au bout de la rue, lui refusant la charité. Cherchant le mot juste expliquant son geste, il est suppléé par sa fille Rachel  (Alison Garland), aide soignante dans un hospice de vieux qui le lui souf