27.08.2007

La gazelle éthiopienne

Je suis tombé raide fan dès la première fois où je l'ai vue. Elle n'avait pas encore tout à fait 18 ans, un visage d'une beauté toute éthiopienne, une silhouette à la fois altière et si gracile, une élégance naturelle.
 
Une beauté.

C'était les Championnats du monde d'Athlétisme de Paris et nous étions en 2003. Finale du 5 000 mètres dames. Tirunesh Dibaba devenait la plus jeune médaillée (d'or, qui plus est) de toute l'histoire des Mondiaux. L'année suivante, elle n'était "que" médaille de bronze aux J.O. d'Athènes. Un an plus tard, à Helsinki, elle conservait son titre de championne du monde du 5 000 avec en supplément un autre titre sur 10 000 mètres.

Et la voici aujourd'hui à l'édition 2007 des Mondiaux à Osaka (Japon). Elle vient de remporter - il y a tout juste quelques minutes - une cincroyable nouvelle victoire sur 10 000 mètres.
 
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 Tirunesh Dibaba célébrant sa victoire à Osaka
 
Prise dans un incident de course en queue de peloton (mais qu'y faisait-elle ?), attardée sur les autres concurrentes, grimaçant et se frottant à plusieurs reprises un estomac visiblement douloureux, elle remonta petit à petit au courage. Et quand la candidate turque Elvan Abeylegesse attaqua à trois tours de l'arrivée, ce fut Tirunesh et elle seule qui répondit. Elle qui avait été au bord de l'abandon peut-être - encore qu'aucun signe objectif ne l'ait clairement indiqué (1) -  plaça une accélération d'un autre monde, un sprint digne d'un dernier tour de 800 mètres et qui laissa la Turque sur place. Ce démarrage, Tirunesh ne nous l'offrit pas dans les 50 derniers mètres mais sur les 400 derniers ! Un ange s'envolait.

Si vous avez raté ce grand moment et si vous ne connaissez pas encore la plus gracieuse des plus grandes athlètes de cette planète, vous aurez droit à une séance de rattrapage avec la finale du 5 000 mètres prévue samedi prochain (le  1er septembre) à 13h30. Ce sera en direct sur France 2.
 
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(1) Tirunesh a confirmé après la course qu'elle aurait pu abandonner : "C'est très bien mais j'ai souffert de mon estomac, a déclaré la vainqueur. A tel point que j'ai pensé à un moment abandonner. Je l'aurai fait si cela avait été une autre compétition. C'est une grande joie d'avoir gagné et je suis sûr que Dieu m'a aidée. J'ai prévu de défendre mon titre sur 5 000 mètres mais si je ne me sens pas bien, je ne le ferai pas."
 
Une interview en ligne (en anglais) de la jeune, jolie, timide et modeste Tirunesh, datant d'avant les Mondiaux.
 

26.08.2007

Barberousse - Akira Kurosawa (1965)

BARBEROUSSE
(Akahige)


Japon, 1965, de Akira Kurosawa, NB, 178'

Scénario: Akira Kurosawa, Masahito Ide, Hideo Oguni et Ryuzo Kikushima  d'après la nouvelle de Shugoro Yamamoto "Akahige Shinryo Dan" (Histoire de la clinique de Barberousse).

Avec: Toshiro Mifune, Yuzo Kayama, Kyoko Kagawa, Kamatari Fujiwara, Akemi Negishi, Tsutomu Yamazaki, Miyuki Kuwano, Haruko Sugimura, Terumi Niki, Yoshitaka Zushi, Yoshio Tsuchiva, Reiko Dan, Yoko Naito, Chishu Ryu.
 
 
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"Sans la misère et l'ignorance, la plupart des maladies ne surviendraient pas."

1820. Yasumoto (Yuzo Kayama), ayant fini ses trois ans d'études de médecine occidentale à Nagasaki, se rend à Edo (alors capitale du Japon de l'ère Tokugawa). Le but de sa visite: un hospice tenu par un certain Kyojo Niide, surnommé Barberousse (Toshiro Mifune). Alors qu'il croyait débarquer dans un hôpital moderne, Yasumoto a la désagréable surprise de découvrir un endroit vétuste peuplé de patients tous plus miséreux les uns que les autres. Comme si cela ne suffisait pas, Barberousse s'avère un homme autoritaire, coléreux et entêté. Mais aussi un médecin extrêmement doué et entièrement dévoué à sa profession. Refusant de devenir l'adjoint de Barberousse, Yasumoto décide d'enfreindre tous les règlements en vigueur afin de se faire mettre dehors de l'établissement...

(des spoilers figurent  dans le texte qui suit)
 
Lorsque Akira Kurosawa et Toshiro Mifune entament leur seizième film ensemble, ils ne se doutent certainement pas qu'il s'agira de leur dernière collaboration. Car BARBEROUSSE va mal se passer et débouchera malgré le grand succès critique et public du film sur une dispute entre les deux hommes et un retrait du réalisateur pour cause d'épuisement.

Le tournage de BARBEROUSSE va durer deux ans, miné par les exigences de Kurosawa qui semblent folies aux yeux de ses producteurs de la Toho: reconstitution exacte des décors (pourtant réduits au minimum) avec utilisation de matériaux d'origine;  aucun "trucage météo", ce qui signifie attendre la pluie ou la neige naturelles pour tourner certaines scènes; multiplication des caméras (jusqu'à six ou sept en même temps). Toshiro Mifune, lui, se voit interdire d'aller tourner ailleurs pendant toute la durée du tournage, le privant du même coup de contrats avec des pays occidentaux et Hollywood. L'acteur vit ça très mal et le désaccord de fond avec Kurosawa sur le personnage de Barberousse ne fait qu'empirer les relations entre les deux hommes. Pour le cinéaste, Barberousse est un homme terriblement humain chez qui qualités et défauts s'équilibrent. Il connaît les limites de la médecine qui ne peut guérir qu'une minorité de maladie: "Pour nous" précise-t-il à Yasumoto, "l'important est de lutter contre la misère et l'ignorance". Car là semblent bien résider les pires maladies du corps et de l'esprit. "Sans la misère et l'ignorance, la plupart des maladies ne surviendraient pas". Mais Mifune, lui, voit le personnage différemment, comme un vrai héros invincible. Les deux hommes se disputent violemment au sujet de la scène où Barberousse corrige une meute de proxénètes, l'acteur tirant le personnage vers ses anciens rôles de samouraïs à la force surhumaine. Kurosawa ne mâchera pas ses mots: "Mifune n'a rien voulu entendre, il a voulu jouer le personnage qu'il avait en tête, une sorte de héros sublime sans peur et sans reproche, et donc fatalement aussi sans humanité. Son interprétation héroïque, granitique, austère, a faussé le personnage. Etre un homme, cela signifie avoir tout expérimenté de la vie : victoires et défaites. Barberousse devait être le portrait de cet homme intégral, un mélange d'ombre et de lumière. Pour être crédible, Barberousse devait avoir des défauts. Mifune n'a pas voulu m'écouter. Alors j'ai décidé de ne plus travailler avec lui. Quand un acteur commence à jouer son propre personnage, c'est fini."

Abandonné par la Toho, effrayée par les coûts de production entraînés par le tournage de BARBEROUSSE, Kurosawa ne reviendra derrière la caméra que cinq ans plus tard pour sa première oeuvre en couleur, Dodes' Kaden.
Mais il faut vite préciser que BARBEROUSSE ne pâtit en aucun cas de ces problèmes. Le film est tout simplement magnifique, l'un des plus beaux et des plus humanistes de Kurosawa. Tiré d'une nouvelle de Shugoro Yamamoto (Kurosawa avait déjà adapté de lui trois ans auparavant "Sanjuro des camélias"), il semble pourtant venir tout droit de deux auteurs que Kurosawa admirait sans retenue et qu'il avait d'ailleurs porté à l'écran : Gorki ("Les Bas-fonds") et Dostoievsky ("L'Idiot"). Comme chez les deux écrivains russes, BARBEROUSSE se situe chez les pauvres, les déclassés, les damnés de la terre. L'humanité que nous montre Kurosawa annonce très directement celle que l'on découvrira cinq ans plus tard dans le bidonville de "Dodes' Kaden". Tout sauf un hasard puisque celui-ci sera également adapté d'une oeuvre de Yamamoto.
 
L'amour de Kurosawa pour l'humanité emplit ce film et réussit le prodige suivant : alors qu'il vient d'avoir été confronté pendant trois heures à une misère humaine toujours plus profonde, le spectateur se retrouve exactement dans les mêmes dispositions d'esprit que Yasumoto. Lui aussi ne veut plus partir de cet hospice, cette école d'humilité contre la vanité qu'incarnait le jeune médecin au début du film. Il aimerait rester encore longtemps auprès de ces frères et sœurs humains, toujours malheureux mais toujours si dignes, toujours maudits mais toujours solidaires.

Le récit de BARBEROUSSE, tout à la fois linéaire et discursif, s'autorise plusieurs digressions majeures qui deviennent autant de petits films à l'intérieur du grand mais sans jamais perdre de vue pour autant la trame principale. A l'histoire personnelle presque elliptique de Yasumoto (une histoire d'amour qui a mal tourné) viennent s'ajouter jusqu'à sept autres récits !
D'abord celui de "la folle", la belle jeune femme soignée pour démence (Kyoko Kagawa), soupçonnée d'avoir tué trois amants. Yasumoto, malgré l'interdiction, se rend auprès d'elle et écoute sa confession, récit des sévices sexuels subis dans son enfance et qui firent d'elle une meurtrière, même si elle semble "détraquée de naissance" selon le diagnostic de Barberousse qui la juge "érotomane congénitale". Sous le charme, Yasumoto n'échappe que de justesse à la mort promise par l'épingle à cheveux de la belle, sauvé par les soins de Barberousse.
L'épisode instaure un climat proche de la terreur, saisissant le spectateur d'effroi. Déjà, le traditionnel refus du manichéisme du cinéaste se montre à l'œuvre : la coupable est avant tout une victime. Pour Kurosawa, l'être humain n'est jamais que la proie d'une situation sociale, historique ou médicale, d'un déterminisme qui l'enlise et le maudit. Ni la psychanalyse (science si occidentale), ni la religion (faire de Kurosawa un "cinéaste chrétien" relèverait de la récupération, son amour pour l'Humanité étant essentiellement profane), ni la politique ("A-t-on jusqu'à présent vu les politiques s'attaquer à la misère et à l'ignorance ?" interroge Barberousse) ne pourront jamais rien pour ces êtres abandonnés de tous et de tout. Seul, l'Amour, l'amour de l'autre, un amour humaniste mais ne reniant jamais ses doutes ou plutôt ses certitudes sur l'absurdité du monde et de la vie, pourra sauver ces âmes en détresse.
 
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Les épisodes suivants le démontrent aisément. Le repos forcé entraîné par sa blessure font de Yasumoto un observateur et ses convictions commencent à trembler sur leurs bases, notamment lorsqu'il assiste à l'agonie et la mort de deux des plus anciens patients de l'hospice. Convaincu désormais de la noblesse de la tâche consistant à soigner des pauvres, il renoncera à partir et prendra sa place dans l'équipe soignante.
 
Rokusuke (Kamatari Fujiwara), vieillard autrefois artisan de renom, agonise. Personne ne l'a jamais entendu prononcer le moindre mot depuis son arrivée à l'hospice. "Dans une vie, rien n'est plus sublime que les derniers instants" confie Barberousse à Yasumoto avant de le laisser seul avec le mourant. Mais le jeune médecin est terrorisé par les râles et borborygmes du vieillard avant de s'évanouir en assistant Barberousse lors d'une opération chirurgicale sur une femme au ventre ouvert, à l'intestin sorti, tout cela fait sans anesthésie.
La fille de Rokusuke vient visiter son père, ignorant que ce dernier vient de mourir. Tandis que ses trois jeunes enfants, sales et dépenaillés, symboles de pauvreté, offrent une édifiante leçon de dignité (ils se ruent en affamés sur la nourriture qu'on leur offre mais seulement si personne ne les observe), elle raconte son histoire à Barberousse et Yasumoto, comment elle retrouva son père après avoir été forcée à épouser le jeune amant de sa propre mère - elle ignorait leur relation mais les découvrit en plein acte sexuel. L'actrice (Akemi Nigishi), magnifique, offre une éblouissante performance filmée dans un style rapproché et théâtral – fortement influencé par le nô - très émouvant.

Sahachi (Tsutomu Yamazaki), lui, s'est littéralement tué à la tâche, ne cessant de travailler pour les autres malades malgré les interdictions formelles de Barberousse. Très populaire parmi les pensionnaires de l'hospice, il raconte avant d'expirer sa grande histoire d'amour après avoir demandé auprès de lui tous les autres malades. Son récit est entrecoupé de flashbacks illustratifs. Amoureux de la belle Onaka (Miyuki Kuwano), il lui demande sa main sur fond de rizières tandis qu'un glas lugubre se fait entendre à intervalles réguliers. Leur bonheur sera interrompu par un tremblement de terre dans lequel semble avoir disparu Onaka. Mais deux ans plus tard Sahachi retrouve la jeune femme, mère d'un enfant de 8 mois. Cette fois, leur rencontre est rythmée par le son aigrelet de clochettes aussi lugubre que l'était celui du glas, y ajoutant même un étrange effet de "fantôme". Onaka lui raconte elle-même un peu plus tard sa propre histoire, introduisant un nouveau récit dans le récit.
 
Cet épisode, plein de tragique délicatesse (Onaka se suicide après avoir fait jurer à Sahachi de la garder auprès de lui) où triomphe par delà la mort la fidélité amoureuse, plus forte que le destin promis à ceux qui n'ont pas le droit de s'aimer librement ("J'étais beaucoup trop heureuse. Quelqu'un comme moi ne méritait vraiment pas ce bonheur. Le ciel me punirait certainement un jour" dit Onaka) laisse les malades en pleurs et le spectateur transporté devant tant de beauté et de compassion. Et comment cet épisode ne finirait-il pas par convaincre Yasumoto de revêtir enfin la tenue réglementaire de docteur qu'il refusait jusque là ?

Kurosawa vient placer en contre-point de cette exposition de la misère la visite de Barberousse à un riche notable seulement malade d'abus alimentaire systématique. Il en profite pour en retirer 50 pièces d'or, somme exorbitante lui permettant de régler ses problèmes de budget (il en prendra encore 30 au riche suivant...).

Arrive alors l'épisode de la petite Otoyo (Terumi Niki), 12 ans, martyrisée dans une maison close et promise à l'enfer de la prostitution par la "patronne". Afin de pouvoir l'emmener à l'hospice – elle a une forte fièvre – Barberousse rosse une dizaine d'hommes, cassant bras, jambes et chevilles avec une maestria sans égale avant de "réparer" ses dégâts et de conclure: "J'ai un peu exagéré. J'aurais dû me contrôler. Ça, c'est moche. Quelle violence ! Ce n'est vraiment pas bien ! Un médecin ne doit pas se comporter comme ça". Un peu plus tôt, il constatait après avoir soutiré 10 pièces d'or au commissaire pour la bonne cause et grâce à un chantage : "Je suis vraiment ignoble. Quand je serai trop fier de moi, n'hésite pas à me rappeler cet épisode", demandait-il à Yasumoto désormais sous le charme du docteur bougon, ajoutant ainsi une irrésistible pointe d'humour.
Mais Barberousse s'interroge aussi plus dramatiquement: "Je ne comprends pas. Vraiment. C'est trop horrible. Pourquoi faut-il que cette gamine (Otoyo) souffre autant ? Elle est atteinte dans son corps, mais plus encore dans son cœur. Elle est comme brûlée vive." Il la confie alors aux soins de Yasumoto. L'histoire de Otoyo va entraîner tout le film jusqu'à son épilogue. Mais auparavant, Kurosawa place un entracte musical de cinq minutes sur fond d'écran noir, comme une dernière respiration avant une plongée en apnée vers des fonds secrets où se mêlent plus que jamais misère et espoir.

Otoyo ne parle pas, reste prostrée et rejette violemment le médicament qu'on veut lui administrer. Mais surprise par le fait qu'on ne la batte pas pour son comportement rebelle, elle finit par céder. Profondément gentille malgré sa sauvagerie, elle part mendier dans la rue afin de racheter le bol de Yasumoto qu'elle a cassé dans un accès de violence et ses larmes soudaines et que nous devinons avoir été contenues depuis trop longtemps, nous bouleversent.
Kurosawa nous démontre alors comment l'amour et la sollicitude sont affaires contagieuses, aidant à ouvrir les êtres à eux-mêmes et aux autres. Ainsi pour Yasumoto grâce à Otoyo laquelle, en retour des soins prodigués par le jeune médecin, va se consacrer jour et nuit à lui lorsqu'il tombera à son tour malade, épuisé par toutes ses nuits de veille. Puis, enfin libérée des peurs qui la rongeaient, elle va prendre sous son aile le petit Chono (Yoshitaka Zuschi), 7 ans et surnommé "le rat", voleur de bouillie et qui aimerait être un cheval car "un cheval ça mange de l'herbe et de l'herbe il y en a partout".
Otoyo a franchi elle aussi le pont menant de la solitude désespérée à la solidarité porteuse d'espoir. Et sa nouvelle détermination sauvera Chono d'une mort qui lui semblait promise.

Est-ce utile d'ajouter que la mise en scène de Kurosawa est sublime de simplicité, de beauté (magnifiée par un noir et blanc subtilement contrasté), utilisant comme d'habitude avec le cinéaste une caméra bougeant avec les personnages et s'immobilisant avec eux, des longues focales contrebalancées par des plans américains replaçant les personnages dans un décor dépouillé et souvent théâtral ?

Oui, Akira Kurosawa pouvait aller se reposer cinq ans et affirmer que le tournage de BARBEROUSSE avait été un enfer, le spectateur lui n'y vit qu'un nouveau et immense chef d'oeuvre de "l'Empereur". Plus de 40 ans plus tard, le chef d'œuvre s'est encore bonifié et nous illumine de son amour pour les oubliés de la Terre...

Note :
- le père de Yasumoto est incarné par l'(immense) acteur fétiche du cinéaste Yasujiro Ozu : Chishu Ryu.

31/08/2002 (version révisée)
©Philippe Serve 2002 
 
 
Le trailer de Barberousse (sous-titres en anglais)
 
 

25.08.2007

Les Vampires - Louis Feuillade

Bâti en 10 épisodes sur une durée totale de plus de 7 heures, LES VAMPIRES conte la lutte que mène un journaliste, Philippe Guérande (Edouard Mathé), aidé d'un ami lui-même ancien criminel repenti, Mazamette (Marcel Levesque), contre la bande criminelle des "Vampires" qui fait régner la terreur sur Paris… Parmi ces derniers, agit la redoutable et séduisante Irma VEP (Musidora).

LES VAMPIRES appartiennent à la mythologie du Cinéma. A son Histoire… Louis Feuillade (1873-1925) n'était pas un inconnu lorsqu'il se lança dans l'aventure. Loin de là ! Réalisant son premier film en 1906, multipliant les vaudevilles avec souvent des "enfants-stars" appelés Bébé ou Bout-de-Zan (qui joue le rôle du fils de Mazamette dans Les VAMPIRES), il connaît la gloire en 1913-14 avec un premier feuilleton cinématographique ("cinéroman"): "FANTÔMAS".

129fdeedb56cb6a41d0dec0f6e4221b1.jpg Feuillade est la tête de pont de la Gaumont face aux "serials" américains de Pathé, tels que "Les Mystères de New-York" réalisé par le Français émigré Louis Gasnier et dont l'héroïne est la blonde et diaphane Elaine, alias Pearl White. L'amoral Fantomas fait un triomphe, mais ce n'est rien en comparaison de celui des VAMPIRES ! Tourné pendant la guerre, le nouveau feuilleton fascine les foules et les fait trembler.

On le sait, LES VAMPIRES n'est en rien un film de… vampires. Il ne s'agit que du nom d'une organisation criminelle qui terrorise Paris en multipliant meurtres et vols. La mobilisation des acteurs oblige Feuillade à "tuer" plusieurs personnages et à les remplacer. C'est ainsi que pas moins de quatre chefs "Vampires" se succèdent au long des épisodes. Seuls, les deux "héros", chevaliers du Bien, le journaliste Philippe Guérande et son ami Mazamette, vampire repenti, échappent à l'hécatombe.

L'atmosphère des VAMPIRES reste aussi fascinante aujourd'hui que 80 ans plus tôt à l'époque de sa réalisation. Elle emprunte à toute une littérature telle que les romans de Eugene Sue pour n'en citer qu'un, mais je pourrais aussi citer Ponson du Terrail, par exemple. Le mystère et la cruauté règnent,  c'est le monde de la nuit et des ombres magnifiquement symbolisé par les collants et les cagoules de soie noirs des criminels.

Les dix épisodes suivent un rythme qui va crescendo. Les intrigues sont souvent compliquées, les déguisements se succèdent, le mélodrame règne en maître sans que l'humour - le personnage de Mazamette qui vole facilement la vedette à l'assez pâlot Philippe Guérande - ne soit absent, les poursuites, fuites, pièges, assassinats, empoisonnements, hypnoses, enlèvements se multiplient et même les intertitres, peu nombreux mais primordiaux pour ne pas lâcher le fil, participent au charme de l'œuvre.

La poésie qui se dégage de certaines séquences, son côté "charbonneux", l'invention et les rebondissements du scénario, le suspense savamment distillé auront une énorme influence sur des cinéastes aussi importants que Fritz Lang ou Alfred Hitchcock.
 
LES VAMPIRES choquent et scandalisent les bourgeois. On y voit en effet les criminels ridiculiser les "héros" et, aussi horribles soient-ils, s'attirer une certaine sympathie de la part du public, le côté vaguement anarchiste - ils ne détroussent que les riches - jouant en leur faveur à une époque où le mouvement anar est encore très présent dans la société. FANTOMAS, déjà, avait scandalisé pour les mêmes raisons.

Les surréalistes, André Breton et Louis Aragon en tête, s'enthousiasment pour l'œuvre et font de Musidora leur égérie. Musidora ! Comment ne pas associer pour l'éternité LES VAMPIRES à l'inoubliable interprète d'Irma Vep dont le nom, anagramme du mot "vampire" évoque à lui seul toute une époque, tout un monde ? C'est à partir d'elle qu'est crée le terme de "vamp". Musidora enfièvre les esprits et certains collégiens tentent même de se suicider pour elle  en 1916 ! Moulée par son collant noir quasi-transparent qui ne cache rien de ses formes, elle charge les épisodes d'une forte sensualité. Cette silhouette reste l'image inoubliable et impérissable des VAMPIRES, même si, finalement, rapportée aux 10 épisodes, on ne la voit que très peu sous ce déguisement.
Le personnage d'Irma Vep est d'ailleurs authentiquement passionnant car, malgré sa dimension criminelle absolue - elle n'hésite jamais à tuer de ses propres mains - on se prend à tomber sous son charme, espérant à chaque épisode une rédemption (peu probable) ou un échappatoire, peu moral certes. Et cette "sympathie" forcée pour elle, pour ne pas dire cette fascination se trouve bien sûr à l'origine du scandale déjà évoqué.

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Louis Aragon écrivit (1923) au sujet des VAMPIRES et du magnétisme exercée sur les foules, en le replaçant dans son contexte de Première Guerre Mondiale et de sa boucherie humaine:

"Il était facile de généraliser du cas de Moreno ou d'Irma Vep à celui de toute créature humaine: l'impossibilité d'éviter la catastrophe terminale. A ce point étonnant de confusion morale où les hommes vivaient, comment ceux-ci qui étaient jeunes ne se fussent-ils point reconnus dans ces bandits splendides, leur idéal et leur justification ? (…) Oui, ils couraient où les appelait le CRIME, le seul soleil qui ne fut point encore sali… A cette magie, à cette attraction, s'ajoutait le charme d'une grande révélation sexuelle. (…) Il appartint au maillot noir de Musidora de préparer à la France des pères de famille et des insurgés."

Une œuvre incontournable et inoubliable.

Les résumés des 10 épisodes sur Ecrans pour Nuits Blanches.

NOTE : Olivier Assayas a tourné un excellent film-hommage aux Vampires et à son héroïne, film intitulé Irma Vep, avec la remarquable Maggie Cheung et l'inénarrable Jean-Pierre Léaud.

Ci-dessous, Musidora dans un extrait vidéo d'un des épisodes des Vampires