24.08.2007
All or Nothing - Mike Leigh (2002)

Tout ou rien. All or nothing. Personne ne sait jamais à quoi va l'exposer le nouveau jour. Mais pour Phil, Penny et leurs deux enfants obèses Rachel et Rory, tous comme pour leurs voisins Maureen, Carol, Donna ou Sam, le pire semble toujours promis. Des petits boulots (chauffeur de taxi, caissière au Safeway's, aide-soignante à l'hôpital...), un quartier déshérité, une communication intra-familiale interrompue, la violence verbale des enfants sans cesse aux lèvres. "Une existence difficile dans un monde impitoyable où tout est réduit à l'essentiel" (Mike Leigh, entretien à Positif, nov. 2002). Mais un jour, peut-être, une lumière parviendra à s'allumer au creux d'un drame annoncé...
ALL OR NOTHING frôle le chef d'oeuvre. Mike Leigh, Palme d'or à Cannes en 1996 pour Secrets and Lies (Secrets et Mensonges), trace une fois de plus un portrait sans concessions de la classe ouvrière anglaise, de cette Angleterre où le nouveau travaillisme de Tony Blair, meilleur pote de George W. Bush semble laisser autant de gens de côté que l'ancien ultra conservatisme de Margaret Thatcher, la grande amie d'Augusto Pinochet. Il s'appuie pour cela sur des interprètes tous plus naturels les uns que les autres et sur une technique cinématographique largement empruntée à la tradition documentariste britannique et qui donne ses lettres de noblesse au terme "réalisme social". La tendresse de Mike Leigh pour ses personnages saute aux yeux et c'est bien cet humanisme, éloigné de tout sentimentalisme facile, qui nous attache à ces quelques vies cabossées.
Le cinéaste peint de façon magistrale les conséquences des conditions de vie difficiles d'une classe sociale sur la communication de ses membres entre eux. Mais il a l'intelligence, via le personnage de Cécile la bourgeoise française aux prises elle aussi avec la solitude, de ne pas sombrer dans le manichéisme tout en ne réfutant pas la thèse du déterminisme social.
ALL OR NOTHING frôle le chef d'oeuvre. Mike Leigh, Palme d'or à Cannes en 1996 pour Secrets and Lies (Secrets et Mensonges), trace une fois de plus un portrait sans concessions de la classe ouvrière anglaise, de cette Angleterre où le nouveau travaillisme de Tony Blair, meilleur pote de George W. Bush semble laisser autant de gens de côté que l'ancien ultra conservatisme de Margaret Thatcher, la grande amie d'Augusto Pinochet. Il s'appuie pour cela sur des interprètes tous plus naturels les uns que les autres et sur une technique cinématographique largement empruntée à la tradition documentariste britannique et qui donne ses lettres de noblesse au terme "réalisme social". La tendresse de Mike Leigh pour ses personnages saute aux yeux et c'est bien cet humanisme, éloigné de tout sentimentalisme facile, qui nous attache à ces quelques vies cabossées.
Le cinéaste peint de façon magistrale les conséquences des conditions de vie difficiles d'une classe sociale sur la communication de ses membres entre eux. Mais il a l'intelligence, via le personnage de Cécile la bourgeoise française aux prises elle aussi avec la solitude, de ne pas sombrer dans le manichéisme tout en ne réfutant pas la thèse du déterminisme social.
Cette désespérance face à la vie, Phil (Timothy Spall) la vit jour après jour tout comme Penny (Lesley Manville) sa compagne (ils ne sont pas mariés), épuisée par son travail, son fils, les tâches familiales et qui ne trouve pas le soutien attendu de la part de son compagnon. Pourtant, de l'amour pour Penny, Phil en a à revendre. Mais comment montrer son amour aux/des autres quand toute son énergie est pompée par le travail et le quotidien ? L'amour, tous les personnages de ALL OR NOTHING le cherchent, même sans le savoir, car lui seul peut aider à surmonter les difficultés de la vie. Surtout quand on est pauvre.
Phil, sorte de gros morse à visage de chien fatigué et placide aux cheveux/poils gras et filasses (Penny, elle, ressemble plutôt à une petite souris) manque de carburant pour continuer à avancer correctement. Son carburant ? L'amour que Penny lui porte. Mais voilà que Phil doute de cet amour, le laissant figé sur place. Il confie à Cécile, sa passagère française :
"L'Amour est une chose étrange. Comme un robinet qui goutte. Le seau est à moitié plein ou à moitié vide. Si l'on n'est pas ensemble, on est seul. On naît seul et on meurt seul. On ne peut rien y faire."
Phil, sorte de gros morse à visage de chien fatigué et placide aux cheveux/poils gras et filasses (Penny, elle, ressemble plutôt à une petite souris) manque de carburant pour continuer à avancer correctement. Son carburant ? L'amour que Penny lui porte. Mais voilà que Phil doute de cet amour, le laissant figé sur place. Il confie à Cécile, sa passagère française :
"L'Amour est une chose étrange. Comme un robinet qui goutte. Le seau est à moitié plein ou à moitié vide. Si l'on n'est pas ensemble, on est seul. On naît seul et on meurt seul. On ne peut rien y faire."

Phil en a "marre" ("I have enough"), alors il débranche son portable à défaut de pouvoir débrancher sa vie. Penny qui, elle, ne peut se payer le luxe de débrancher ne serait-ce que cinq minutes car après le Safeway's il y a encore la maison, le ménage, le repassage, la cuisine, accable Phil de reproches, sans doute en partie justifiés mais sans jamais chercher à le comprendre, à voir la part de rêve tué en lui.
Phil a démissionné de son rôle de chef de famille. Sous le regard incrédule de Penny, il ne reprend même pas son fils Rory (James Corden) lorsque celui-ci lance des "Va te faire foutre !" (Fuck off !) à répétition à sa mère. Il se contente de courber un peu plus la tête et le dos. Pourtant Phil est un type bien au fond de lui. Il raconte comment il a obligé un client handicapé à payer une somme modique pour une course ridicule au bout de la rue, lui refusant la charité. Cherchant le mot juste expliquant son geste, il est suppléé par sa fille Rachel (Alison Garland), aide soignante dans un hospice de vieux qui le lui souffle avec un sourire furtif : "Dignité". Et Phil explique à Penny : "Ca n'a pas de prix quand tu es vieux". Mais Penny ne comprend pas. Elle aussi a ses raisons d'en avoir marre. Elle se voit en femme de devoir, gangrenée sans s'en rendre compte par l'amertume. Elle accable Phil et lorsque celui-ci le lui reprochera (attitude confirmée par ses deux enfants), elle tombera des nues. La confession de Phil, au soir de l'accident cardiaque de Rory, ce fils que l'on avait vu plus proche de l'animal ne pensant qu'à bouffer mais subitement redevenu un enfant dans la douleur, cette confession est déchirante et Mike Leigh la filme avec une extrême pudeur et sans la moindre once de sentimentalité. Juste du drame vrai :
"Tu ne m'aimes plus depuis des années. Tu ne me respectes pas. Tu me parles comme à une merde (…) C'est… comment dit-on… insupportable (…) Je te déçois. Je te porte sur les nerfs. C'est comme si quelque chose était mort. Je me sens comme un vieil arbre privé d'eau. Quand nous nous sommes rencontrés, je n'arrivais pas à y croire. Une jolie fille comme toi sortant avec un gros type comme moi. Les gens nous regardaient. Je ne me sentais plus. Nous n'avons pas grand-chose mais nous nous avons l'un l'autre. Mais si tu ne veux pas de moi, nous n'avons plus rien. Nous ne sommes plus une famille. Voilà."
Phil a une philosophie fataliste de la vie qu'il lâche par bribes à des interlocuteurs interloqués (son collègue, sa compagne) et qu'il nomme "The fickle finger of fate" (Le doigt versatile du destin) : chaque événement est inévitable mais, aussi négatif qu'il puisse paraître, évite peut-être qu'un autre bien pire ne survienne. "Si tu savais ce qui va se passer quand tu te lèves le matin, tu ne sortirais jamais du lit. C'est la vie. La vieille horloge fait tic-tac, la marée monte, la marée descend. Tu nais, tu meurs. Voilà."
La nouvelle génération partage la même vision désenchantée que l'ancienne. Sam (Sally Hawkins), la fille de Carol (Marion Bailey) cherche aussi l'amour mais ne le trouve pas chez sa mère, vraie pochtronne, ou chez son père, être médiocre. Cet amour, il viendra de Craig (Ben Crompton), jeune homme complexé et un peu simple d'esprit, incapable de le montrer autrement qu'en se gravant au couteau l'initiale "S" sur la poitrine.
Maureen (magnifique Ruth Sheen), elle, fait face à la réalité, contrairement à Phil. Elle cherche une issue en doublant ses heures de travail (elle fait du repassage à domicile ses jours de congés) et démontre un bel humour. Elle soutient sa fille Donna (Helen Coker) qui reproduit le même schéma qu'elle, victime elle aussi d'un type égoïste et violent. Comme Maureen, Donna sera fille-mère. Mais Maureen a une nature tournée vers l'optimisme. Elle pourrait pourtant se prétendre encore plus malheureuse que d'autres mais elle sait orienter sa vie vers une direction plus positive. La scène où elle interprète la chanson de Crystal Gayle "Don't Make my Brown Eyes Blue" au karaoké du pub constitue un joli moment. Sa "coolitude" en fait un personnage très attachant et les paroles de la chanson font écho aux diverses vies des personnages du film : "Ne me confie pas de secrets, raconte-moi des mensonges, ne me donne pas de raisons, donne-moi des alibis. Dis-moi que tu m'aimes et ne dis pas adieu. Dis n'importe quoi mais ne dis pas adieu."

La rencontre déja évoquée de Phil et de Cécile (Kathryn Hunter), sa cliente française bourgeoise et divorcée, commence comme une scène de comédie. Parlant anglais avec un accent français caricatural et à couper au couteau (l'actrice est anglaise), Cécile montre d'abord un caractère d'emmerdeuse allergique aux tunnels routiers. Puis, petit à petit et au fur et à mesure de ses confidences, la scène se teinte de mélancolie et sert, comme dit précédemment, à éviter de tomber dans un schéma trop réducteur. La passagère de Phil lui raconte comment elle avait attendu son fils Nicolas au restaurant afin de fêter avec lui son vingt-cinquième anniversaire et comment celui-ci était arrivé une heure et demie en retard, accompagné de deux filles habillées de "robes en plastique rouge" avant de repartir aussitôt pour le casino, "ayant déjà mangé". Un lien s'établit entre deux mondes si différents sur l'humanité révélée dans la solitude des êtres.
Mike Leigh enchaîne avec l'escapade de Phil au bord de mer alors que Rory a son accident cardiaque. Dans des teintes très automnales (qui baignent tout le film, les intérieurs comme les extérieurs), il nous offre un plan général magnifique avec phare et silo à grains se dressant en parallèle à quelques distances, ce qui n'est pas sans rappeler le fameux plan d'ouverture de "Herbes flottantes" d'Ozu.
Phil se tient face aux vagues, l'air hagard. Pense-t-il au suicide en cet instant ? Peut-être. Mais Phil n'est pas un "actif". Alors, il rentre chez lui. Penny, toute à l'affolement suscité par l'accident de Rory et aux reproches assénés à Phil pour son absence (sur tous les plans), ne soupçonnera jamais l'abîme ouverte sous les pieds de celui-ci. Mais de même qu'il paraît difficile pour ne pas dire impossible de condamner Phil pour ses lâchetés quotidiennes, comment jeter la pierre à Penny, mère courage brisée par le fardeau du "too much" ?
La qualité de la distribution nous rappelle une fois de plus que les acteurs britanniques sont bien les meilleurs au monde, toujours étonnants de crédibilité, bien loin des excès de l'Actor's Studio de leurs cousins d'outre-Atlantique. Timothy Spall, photographe dans Secrets et Mensonges (et le mari du "Intimité" de Patrice Chéreau), plus que jamais bouleversant d'humanité, trouve là le plus grand rôle de sa carrière débutée en 1979 dans Quadrophenia. Lesley Manville, elle aussi fidèle de Mike Leigh, le complète à merveille et rend leur couple tellement crédible. Si tous les autres acteurs sont à l'unisson, je relèverai une nouvelle fois la performance de Ruth Sheen qui illustre si parfaitement l'adage cher à Georges Duhamel, "L'humour est la politesse du désespoir".
N'oublions pas de signaler avant de conclure la superbe musique de Andrew Dickson, dans la même tonalité que celle de Secrets et Mensonges dont il était aussi l'auteur. Sa sobriété et sa mélancolie soulignent avec une intelligence jamais démentie le propos du film.
Répétons-le : ALL OR NOTHING n'est pas seulement un grand film mais possède quelque chose d'un chef d'œuvre.
La qualité de la distribution nous rappelle une fois de plus que les acteurs britanniques sont bien les meilleurs au monde, toujours étonnants de crédibilité, bien loin des excès de l'Actor's Studio de leurs cousins d'outre-Atlantique. Timothy Spall, photographe dans Secrets et Mensonges (et le mari du "Intimité" de Patrice Chéreau), plus que jamais bouleversant d'humanité, trouve là le plus grand rôle de sa carrière débutée en 1979 dans Quadrophenia. Lesley Manville, elle aussi fidèle de Mike Leigh, le complète à merveille et rend leur couple tellement crédible. Si tous les autres acteurs sont à l'unisson, je relèverai une nouvelle fois la performance de Ruth Sheen qui illustre si parfaitement l'adage cher à Georges Duhamel, "L'humour est la politesse du désespoir".
N'oublions pas de signaler avant de conclure la superbe musique de Andrew Dickson, dans la même tonalité que celle de Secrets et Mensonges dont il était aussi l'auteur. Sa sobriété et sa mélancolie soulignent avec une intelligence jamais démentie le propos du film.
Répétons-le : ALL OR NOTHING n'est pas seulement un grand film mais possède quelque chose d'un chef d'œuvre.
G-B, de Mike LEIGH, 2002, CL, 2h08
Scénario : Mike Leigh
Directeur de la photo : Dick Pope
Production : Simon Channing Williams, Alain Sarde
Avec:
Timothy Spall, Lesley Manville,
Alison Garland, James Corden,
Ruth Sheen, Marion Bailey,
Paul Jesson, Helen Coker,
Sam Kelly, Kathryn Hunter,
Sally Hawkins, Daniel Mays,
Ben Crompton, Robert Wilford,
Gary McDonald
Interview de Mike Leigh paru dans la revue Positif.
Ci-dessous, le trailer du film (vo non sous-titrée)
17:55 Publié dans Critiques de films | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : All or Nothing, Leigh, Spall, Manville, cinema, Angleterre, Cannes


