26.08.2007

Barberousse - Akira Kurosawa (1965)

BARBEROUSSE
(Akahige)


Japon, 1965, de Akira Kurosawa, NB, 178'

Scénario: Akira Kurosawa, Masahito Ide, Hideo Oguni et Ryuzo Kikushima  d'après la nouvelle de Shugoro Yamamoto "Akahige Shinryo Dan" (Histoire de la clinique de Barberousse).

Avec: Toshiro Mifune, Yuzo Kayama, Kyoko Kagawa, Kamatari Fujiwara, Akemi Negishi, Tsutomu Yamazaki, Miyuki Kuwano, Haruko Sugimura, Terumi Niki, Yoshitaka Zushi, Yoshio Tsuchiva, Reiko Dan, Yoko Naito, Chishu Ryu.
 
 
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"Sans la misère et l'ignorance, la plupart des maladies ne surviendraient pas."

1820. Yasumoto (Yuzo Kayama), ayant fini ses trois ans d'études de médecine occidentale à Nagasaki, se rend à Edo (alors capitale du Japon de l'ère Tokugawa). Le but de sa visite: un hospice tenu par un certain Kyojo Niide, surnommé Barberousse (Toshiro Mifune). Alors qu'il croyait débarquer dans un hôpital moderne, Yasumoto a la désagréable surprise de découvrir un endroit vétuste peuplé de patients tous plus miséreux les uns que les autres. Comme si cela ne suffisait pas, Barberousse s'avère un homme autoritaire, coléreux et entêté. Mais aussi un médecin extrêmement doué et entièrement dévoué à sa profession. Refusant de devenir l'adjoint de Barberousse, Yasumoto décide d'enfreindre tous les règlements en vigueur afin de se faire mettre dehors de l'établissement...

(des spoilers figurent  dans le texte qui suit)
 
Lorsque Akira Kurosawa et Toshiro Mifune entament leur seizième film ensemble, ils ne se doutent certainement pas qu'il s'agira de leur dernière collaboration. Car BARBEROUSSE va mal se passer et débouchera malgré le grand succès critique et public du film sur une dispute entre les deux hommes et un retrait du réalisateur pour cause d'épuisement.

Le tournage de BARBEROUSSE va durer deux ans, miné par les exigences de Kurosawa qui semblent folies aux yeux de ses producteurs de la Toho: reconstitution exacte des décors (pourtant réduits au minimum) avec utilisation de matériaux d'origine;  aucun "trucage météo", ce qui signifie attendre la pluie ou la neige naturelles pour tourner certaines scènes; multiplication des caméras (jusqu'à six ou sept en même temps). Toshiro Mifune, lui, se voit interdire d'aller tourner ailleurs pendant toute la durée du tournage, le privant du même coup de contrats avec des pays occidentaux et Hollywood. L'acteur vit ça très mal et le désaccord de fond avec Kurosawa sur le personnage de Barberousse ne fait qu'empirer les relations entre les deux hommes. Pour le cinéaste, Barberousse est un homme terriblement humain chez qui qualités et défauts s'équilibrent. Il connaît les limites de la médecine qui ne peut guérir qu'une minorité de maladie: "Pour nous" précise-t-il à Yasumoto, "l'important est de lutter contre la misère et l'ignorance". Car là semblent bien résider les pires maladies du corps et de l'esprit. "Sans la misère et l'ignorance, la plupart des maladies ne surviendraient pas". Mais Mifune, lui, voit le personnage différemment, comme un vrai héros invincible. Les deux hommes se disputent violemment au sujet de la scène où Barberousse corrige une meute de proxénètes, l'acteur tirant le personnage vers ses anciens rôles de samouraïs à la force surhumaine. Kurosawa ne mâchera pas ses mots: "Mifune n'a rien voulu entendre, il a voulu jouer le personnage qu'il avait en tête, une sorte de héros sublime sans peur et sans reproche, et donc fatalement aussi sans humanité. Son interprétation héroïque, granitique, austère, a faussé le personnage. Etre un homme, cela signifie avoir tout expérimenté de la vie : victoires et défaites. Barberousse devait être le portrait de cet homme intégral, un mélange d'ombre et de lumière. Pour être crédible, Barberousse devait avoir des défauts. Mifune n'a pas voulu m'écouter. Alors j'ai décidé de ne plus travailler avec lui. Quand un acteur commence à jouer son propre personnage, c'est fini."

Abandonné par la Toho, effrayée par les coûts de production entraînés par le tournage de BARBEROUSSE, Kurosawa ne reviendra derrière la caméra que cinq ans plus tard pour sa première oeuvre en couleur, Dodes' Kaden.
Mais il faut vite préciser que BARBEROUSSE ne pâtit en aucun cas de ces problèmes. Le film est tout simplement magnifique, l'un des plus beaux et des plus humanistes de Kurosawa. Tiré d'une nouvelle de Shugoro Yamamoto (Kurosawa avait déjà adapté de lui trois ans auparavant "Sanjuro des camélias"), il semble pourtant venir tout droit de deux auteurs que Kurosawa admirait sans retenue et qu'il avait d'ailleurs porté à l'écran : Gorki ("Les Bas-fonds") et Dostoievsky ("L'Idiot"). Comme chez les deux écrivains russes, BARBEROUSSE se situe chez les pauvres, les déclassés, les damnés de la terre. L'humanité que nous montre Kurosawa annonce très directement celle que l'on découvrira cinq ans plus tard dans le bidonville de "Dodes' Kaden". Tout sauf un hasard puisque celui-ci sera également adapté d'une oeuvre de Yamamoto.
 
L'amour de Kurosawa pour l'humanité emplit ce film et réussit le prodige suivant : alors qu'il vient d'avoir été confronté pendant trois heures à une misère humaine toujours plus profonde, le spectateur se retrouve exactement dans les mêmes dispositions d'esprit que Yasumoto. Lui aussi ne veut plus partir de cet hospice, cette école d'humilité contre la vanité qu'incarnait le jeune médecin au début du film. Il aimerait rester encore longtemps auprès de ces frères et sœurs humains, toujours malheureux mais toujours si dignes, toujours maudits mais toujours solidaires.

Le récit de BARBEROUSSE, tout à la fois linéaire et discursif, s'autorise plusieurs digressions majeures qui deviennent autant de petits films à l'intérieur du grand mais sans jamais perdre de vue pour autant la trame principale. A l'histoire personnelle presque elliptique de Yasumoto (une histoire d'amour qui a mal tourné) viennent s'ajouter jusqu'à sept autres récits !
D'abord celui de "la folle", la belle jeune femme soignée pour démence (Kyoko Kagawa), soupçonnée d'avoir tué trois amants. Yasumoto, malgré l'interdiction, se rend auprès d'elle et écoute sa confession, récit des sévices sexuels subis dans son enfance et qui firent d'elle une meurtrière, même si elle semble "détraquée de naissance" selon le diagnostic de Barberousse qui la juge "érotomane congénitale". Sous le charme, Yasumoto n'échappe que de justesse à la mort promise par l'épingle à cheveux de la belle, sauvé par les soins de Barberousse.
L'épisode instaure un climat proche de la terreur, saisissant le spectateur d'effroi. Déjà, le traditionnel refus du manichéisme du cinéaste se montre à l'œuvre : la coupable est avant tout une victime. Pour Kurosawa, l'être humain n'est jamais que la proie d'une situation sociale, historique ou médicale, d'un déterminisme qui l'enlise et le maudit. Ni la psychanalyse (science si occidentale), ni la religion (faire de Kurosawa un "cinéaste chrétien" relèverait de la récupération, son amour pour l'Humanité étant essentiellement profane), ni la politique ("A-t-on jusqu'à présent vu les politiques s'attaquer à la misère et à l'ignorance ?" interroge Barberousse) ne pourront jamais rien pour ces êtres abandonnés de tous et de tout. Seul, l'Amour, l'amour de l'autre, un amour humaniste mais ne reniant jamais ses doutes ou plutôt ses certitudes sur l'absurdité du monde et de la vie, pourra sauver ces âmes en détresse.
 
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Les épisodes suivants le démontrent aisément. Le repos forcé entraîné par sa blessure font de Yasumoto un observateur et ses convictions commencent à trembler sur leurs bases, notamment lorsqu'il assiste à l'agonie et la mort de deux des plus anciens patients de l'hospice. Convaincu désormais de la noblesse de la tâche consistant à soigner des pauvres, il renoncera à partir et prendra sa place dans l'équipe soignante.
 
Rokusuke (Kamatari Fujiwara), vieillard autrefois artisan de renom, agonise. Personne ne l'a jamais entendu prononcer le moindre mot depuis son arrivée à l'hospice. "Dans une vie, rien n'est plus sublime que les derniers instants" confie Barberousse à Yasumoto avant de le laisser seul avec le mourant. Mais le jeune médecin est terrorisé par les râles et borborygmes du vieillard avant de s'évanouir en assistant Barberousse lors d'une opération chirurgicale sur une femme au ventre ouvert, à l'intestin sorti, tout cela fait sans anesthésie.
La fille de Rokusuke vient visiter son père, ignorant que ce dernier vient de mourir. Tandis que ses trois jeunes enfants, sales et dépenaillés, symboles de pauvreté, offrent une édifiante leçon de dignité (ils se ruent en affamés sur la nourriture qu'on leur offre mais seulement si personne ne les observe), elle raconte son histoire à Barberousse et Yasumoto, comment elle retrouva son père après avoir été forcée à épouser le jeune amant de sa propre mère - elle ignorait leur relation mais les découvrit en plein acte sexuel. L'actrice (Akemi Nigishi), magnifique, offre une éblouissante performance filmée dans un style rapproché et théâtral – fortement influencé par le nô - très émouvant.

Sahachi (Tsutomu Yamazaki), lui, s'est littéralement tué à la tâche, ne cessant de travailler pour les autres malades malgré les interdictions formelles de Barberousse. Très populaire parmi les pensionnaires de l'hospice, il raconte avant d'expirer sa grande histoire d'amour après avoir demandé auprès de lui tous les autres malades. Son récit est entrecoupé de flashbacks illustratifs. Amoureux de la belle Onaka (Miyuki Kuwano), il lui demande sa main sur fond de rizières tandis qu'un glas lugubre se fait entendre à intervalles réguliers. Leur bonheur sera interrompu par un tremblement de terre dans lequel semble avoir disparu Onaka. Mais deux ans plus tard Sahachi retrouve la jeune femme, mère d'un enfant de 8 mois. Cette fois, leur rencontre est rythmée par le son aigrelet de clochettes aussi lugubre que l'était celui du glas, y ajoutant même un étrange effet de "fantôme". Onaka lui raconte elle-même un peu plus tard sa propre histoire, introduisant un nouveau récit dans le récit.
 
Cet épisode, plein de tragique délicatesse (Onaka se suicide après avoir fait jurer à Sahachi de la garder auprès de lui) où triomphe par delà la mort la fidélité amoureuse, plus forte que le destin promis à ceux qui n'ont pas le droit de s'aimer librement ("J'étais beaucoup trop heureuse. Quelqu'un comme moi ne méritait vraiment pas ce bonheur. Le ciel me punirait certainement un jour" dit Onaka) laisse les malades en pleurs et le spectateur transporté devant tant de beauté et de compassion. Et comment cet épisode ne finirait-il pas par convaincre Yasumoto de revêtir enfin la tenue réglementaire de docteur qu'il refusait jusque là ?

Kurosawa vient placer en contre-point de cette exposition de la misère la visite de Barberousse à un riche notable seulement malade d'abus alimentaire systématique. Il en profite pour en retirer 50 pièces d'or, somme exorbitante lui permettant de régler ses problèmes de budget (il en prendra encore 30 au riche suivant...).

Arrive alors l'épisode de la petite Otoyo (Terumi Niki), 12 ans, martyrisée dans une maison close et promise à l'enfer de la prostitution par la "patronne". Afin de pouvoir l'emmener à l'hospice – elle a une forte fièvre – Barberousse rosse une dizaine d'hommes, cassant bras, jambes et chevilles avec une maestria sans égale avant de "réparer" ses dégâts et de conclure: "J'ai un peu exagéré. J'aurais dû me contrôler. Ça, c'est moche. Quelle violence ! Ce n'est vraiment pas bien ! Un médecin ne doit pas se comporter comme ça". Un peu plus tôt, il constatait après avoir soutiré 10 pièces d'or au commissaire pour la bonne cause et grâce à un chantage : "Je suis vraiment ignoble. Quand je serai trop fier de moi, n'hésite pas à me rappeler cet épisode", demandait-il à Yasumoto désormais sous le charme du docteur bougon, ajoutant ainsi une irrésistible pointe d'humour.
Mais Barberousse s'interroge aussi plus dramatiquement: "Je ne comprends pas. Vraiment. C'est trop horrible. Pourquoi faut-il que cette gamine (Otoyo) souffre autant ? Elle est atteinte dans son corps, mais plus encore dans son cœur. Elle est comme brûlée vive." Il la confie alors aux soins de Yasumoto. L'histoire de Otoyo va entraîner tout le film jusqu'à son épilogue. Mais auparavant, Kurosawa place un entracte musical de cinq minutes sur fond d'écran noir, comme une dernière respiration avant une plongée en apnée vers des fonds secrets où se mêlent plus que jamais misère et espoir.

Otoyo ne parle pas, reste prostrée et rejette violemment le médicament qu'on veut lui administrer. Mais surprise par le fait qu'on ne la batte pas pour son comportement rebelle, elle finit par céder. Profondément gentille malgré sa sauvagerie, elle part mendier dans la rue afin de racheter le bol de Yasumoto qu'elle a cassé dans un accès de violence et ses larmes soudaines et que nous devinons avoir été contenues depuis trop longtemps, nous bouleversent.
Kurosawa nous démontre alors comment l'amour et la sollicitude sont affaires contagieuses, aidant à ouvrir les êtres à eux-mêmes et aux autres. Ainsi pour Yasumoto grâce à Otoyo laquelle, en retour des soins prodigués par le jeune médecin, va se consacrer jour et nuit à lui lorsqu'il tombera à son tour malade, épuisé par toutes ses nuits de veille. Puis, enfin libérée des peurs qui la rongeaient, elle va prendre sous son aile le petit Chono (Yoshitaka Zuschi), 7 ans et surnommé "le rat", voleur de bouillie et qui aimerait être un cheval car "un cheval ça mange de l'herbe et de l'herbe il y en a partout".
Otoyo a franchi elle aussi le pont menant de la solitude désespérée à la solidarité porteuse d'espoir. Et sa nouvelle détermination sauvera Chono d'une mort qui lui semblait promise.

Est-ce utile d'ajouter que la mise en scène de Kurosawa est sublime de simplicité, de beauté (magnifiée par un noir et blanc subtilement contrasté), utilisant comme d'habitude avec le cinéaste une caméra bougeant avec les personnages et s'immobilisant avec eux, des longues focales contrebalancées par des plans américains replaçant les personnages dans un décor dépouillé et souvent théâtral ?

Oui, Akira Kurosawa pouvait aller se reposer cinq ans et affirmer que le tournage de BARBEROUSSE avait été un enfer, le spectateur lui n'y vit qu'un nouveau et immense chef d'oeuvre de "l'Empereur". Plus de 40 ans plus tard, le chef d'œuvre s'est encore bonifié et nous illumine de son amour pour les oubliés de la Terre...

Note :
- le père de Yasumoto est incarné par l'(immense) acteur fétiche du cinéaste Yasujiro Ozu : Chishu Ryu.

31/08/2002 (version révisée)
©Philippe Serve 2002 
 
 
Le trailer de Barberousse (sous-titres en anglais)