30.08.2007

Le Roi Lear - Gregori Kozintsev (1969)

 
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Korol Lir fut le dernier film de la longue carrière de Gregori Kozintsev, commencée avec des oeuvres expérimentales et délirantes au début des années 20 et achevée sur deux magistrales adaptations shakespeariennes. Sa version de Hamlet reste probablement la plus célèbre des deux, mais bon nombre de critiques considère son Roi Lear plus abouti encore. Avec une efficacité peut-être supérieure à n'importe quelle production scénique, le film, empreint d'une austère splendeur, révèle la stature majestueuse de la pièce. Il en tire le maximum sans jamais la trahir en aucune manière. Le Lear de Kozintsev demeure, dans toute sa force, le Lear de Shakespeare.

Selon les propos de Kozintsev lui-même : "Ce n'est pas seulement l'histoire d'un homme, c'est la tragédie du monde". Son but est de replacer Lear dans son contexte, en montrant que les arrangements et les caprices de la royauté amènent le désastre non seulement sur elle-même, mais également sur toute une nation.
Dans la séquence d'ouverture, un véritable cortège de vagabonds loqueteux (qui n'est pas sans nous rappeler la foule de suppliants progressant dans la neige de Ivan le terrible d'Eisenstein) trace son douloureux chemin vers le château de Lear. Plus tard, alors que la guerre et la destruction font rage à travers le paysage désolé, la population entière de Grande-Bretagne semble avoir été réduite à la misère et au sauve-qui-peut, le roi lui-même n'étant plus qu'un simple élément de cette foule. Les scènes finales se déroulent dans les ruines consumées de Douvres, dont les habitants, tandis que Lear meurt, continuent à fouiller les décombres, indifférents à ce qui n'est qu'un mort de plus après tant d'autres.

Sur un plan formel, le film est superbe de bout en bout. A l'aide d'une impressionnante photographie noir et blanc et grâce à l'utilisation du grand écran (format Sovscope 2.35), Kozintsev crée des compositions panoramiques qui font écho aux forces élémentaires générées par la pièce. Dans un plan en plongée d'une fulgurante beauté, la caméra semble même fusionner avec les éléments tandis qu'elle projette une lueur sur les silhouettes recroquevillées de Lear et du Fou trébuchant comme des aveugles à travers la bruyère balayée par la tempête. À d'autres moments, elle s'identifie au roi et à ses changements d'humeur, balayant vertigineusement l'espace avec lui vers les folles hauteurs des remparts ou exerçant un lent panoramique vers l'horizon  assombri comme dans l'appréhension de la tempête à venir.
 
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 Pour le rôle titre, l'acteur estonien Yuri Yarvet a été judicieusement choisi : petit, une allure d'oiseau aux yeux vifs, il semble au premier abord et de façon presque naïve peu fait pour sa charge. Pourtant, à la fin du film il acquiert de manière touchante une frêle noblesse, surmontant ses propres insuffisances au fur et à mesure qu'il gagne en compréhension.
Les autres rôles sont également bien caractérisés, enrichis de détails personnels, de l'embarras agité de Gloucester à l'innocence du Fou aux cheveux coupés ras.
Même pour les non russophones, la vigoureuse traduction de Pasternak conserve les rythmes et l'inflexion du vers de Shakespeare tandis que, toute puissance et énergie, la musique de Chostakovitch (la dernière de ses nombreuses participations à tant de films exceptionnels) complète parfaitement la conception épique de Kozintsev.

Il n'y a aucun compromis dans Korol Lir. Au niveau visuel, le film est totalement russe, du vrai Kozintsev. La "patte" du réalisateur de La Nouvelle Babylone, tourné 40 ans plus tôt, est clairement reconnaissable. Il applique une lecture marxiste du texte mais sans se montrer en aucune façon doctrinaire, ni en pervertissant le moins du monde les intentions de Shakespeare. Avec Le Château de l'Araignée de Akira Kurosawa (adaptation de Macbeth et sur laquelle je reviendrai bientôt) et son propre Hamlet tourné juste avant ce Lear, le film de Kozintsev offre un exemple rare d'une adaptation shakespearienne réussie, tout à la fois du superbe cinéma et du superbe Shakespeare.

Korol Lir
Urss, 1969, NB, Vo-stf, 2h19
Réalisation : Gregori Kozintsev
Scénario : Boris Pasternak (traduction en 1949) et Gregori Kozintsev, d'après la pièce de William Shakespeare
Photo : Jonas Gritsius
Musique : Dimitri Chostakovitch
Décor : Alexander Ney
Avec : Jüri Järvet (Lear), Oleg Dal (le Fou), Regimentas Adomaitis (Edmund), Valentina Shendrikova (Cordelia), Elze Radzinya (Goneril), Galina Volchek (Regan), Karl Sebris (Gloucester), Valdimir Yemelyanov (Kent)


28.08.2007

La Maman et la Putain - Jean Eustache (1973)

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FRA, 1973, de Jean Eustache, NB, 220'

Avec: Bernadette Lafont (Marie), Jean-Pierre Léaud (Alexandre), Françoise Lebrun (Véronika), Isabelle Weingarten (Gilberte)

Alexandre (Jean-Pierre Léaud) vit avec Marie (Bernadette Lafont) légèrement plus âgée que lui et qui tient une boutique de mode. Il ne travaille pas et passe son temps aux terrasses des cafés de St Germain des prés. Il aime Gilberte (Isabelle Weingarten) mais celle-ci le laisse pour se marier avec l'homme qui l'a avortée. Alexandre rencontre alors une infirmière, Véronika (Françoise Lebrun) dont il tombe amoureux.

Maman, quel putain de film !

Près de trois décennies après sa sortie "scandaleuse", LA MAMAN ET LA PUTAIN n'a rien perdu de sa force, de sa beauté, de sa fulgurance. Et de son désespoir. Suivant de seulement cinq ans Mai 68, le film en fut en quelque sorte l'enterrement tout en brûlant le dernier feu de la Nouvelle Vague, son chant du cygne. Un lugubre feu d'artifice tiré tel un arrêt de mort.

Mai 68 fut (et pas seulement le seul mois de mai en France mais l'année 68 dans le monde entier) une incroyable époque où l'on crut que tout, soudain, devenait possible. La vie pouvait être changée ! "Faites l'amour, pas la guerre", "Sous les pavés, la plage", derrière la naïveté ou la poésie des slogans se cachait une furieuse envie d'exister, de vivre, d'aimer.  L'échec n'en fut que plus retentissant encore et laissa place à la radicalisation, au désespoir le plus noir, au terrorisme des "années de plombs" allemandes ou italiennes, aux dictatures d'Amérique Latines, à l'intensification de l'engagement US au Vietnam, au renforcement du goulag soviétique et à la révélation des errements et crimes de la Révolution Culturelle chinoise. En France, le pays se recroquevillait dans le conservatisme bourgeois gaulliste puis pompidolien. Toute une génération se retrouvait sonnée. Si certains tombaient dans les actions les plus extrêmes (sans même se rendre compte des manipulations dont ils étaient les jouets), d'autres se "recyclaient" et deviendraient bientôt les plus ardents défenseurs de la société qu'ils avaient vilipendée. D'autres encore renonçaient et quittaient cette vie qu'ils avaient rêvée si différente. Romain Goupil rendit plus tard hommage à ceux-là à travers le beau film tourné en hommage à son ami Michel Recanati, suicidé en 1978 ("Mourir à 30 ans", 1982). Et puis il y eut ceux qui tentèrent de continuer, de donner le change, un froid désespoir au fond de l'âme, habités d'une tristesse nihiliste qui leur rongeait le cœur, jour après jour, jusqu'à ce que le masque se fissure, craque et tombe…

Alexandre est de ceux-là et, à n'en pas douter Jean Eustache lui-même. Ecrit à partir d'une aventure personnellement arrivée au cinéaste, LA MAMAN ET LA PUTAIN nous parle au cœur car au-delà de sa forme (dialogues très littéraires bien que centrés sur des propos très banals, personnages plus négatifs que positifs, pas sympathiques "a priori", lenteur du récit bâti sur des plans-séquences souvent immobiles et très étirés), le film nous montre des êtres vrais. Et tout ce qui aurait pu constituer son pire handicap (cette longueur, cette lenteur, cette "inaction", cette écriture littéraire et anti-cinématographique) en est en réalité son meilleur atout. Ce sont elles qui nous permettent de pénétrer au plus profond l'intimité de ces personnages qui ne sont "lisses" qu'en apparence. Ainsi, par exemple de l'utilisation extrêmement osée sur un plan cinématographique des chansons "rétros" qu'écoutent Alexandre (surtout) ou Véronika. Elles ne nous sont pas servies en simple toile de fond sonore, quelques secondes,  mais sont jouées au contraire au premier plan et en intégralité. Le film n'hésite pas à s'arrêter (fausse impression, bien sûr) le temps de l'écoute. Et les déchirantes mélancolies des ritournelles de Damia ("Souvenir"), Fréhel ("La Chanson des Fortifs") ou Piaf ("Les Amants de Paris"), ces chanteuses "réalistes", lient très directement les personnages à une autre époque, à une nostalgie du temps passé et perdu et par là même à l'universalité. Car s'il existe bien un sentiment commun à l'être humain sur cette Terre, en tout temps et en tout lieu, c'est bien la mélancolie. Et l'on apprend plus (et de quelle magnifique façon) sur Véronika et Alexandre en les voyant pendant plus de deux minutes écouter une de ces ritournelles (celle de Fréhel) ou Marie, définitivement laissée seule avec Piaf, qu'en vingt minutes de dialogue démonstratif.

LA MAMAN ET LA PUTAIN prend le temps (presque 4 heures) en laissant ses personnages vivre leurs situations jusqu'au bout et séparant ses différents "chapitres" par des fondus au noir qui donnent fluidité et élégance au rythme du film.

Personnages peu sympathiques, ai-je dit. Oui, au départ du moins tant qu'ils affichent encore des personnages qu'ils n'auront bientôt plus les moyens d'assumer.

Prenons Alexandre qui accumule les défauts: égoïste absolu, girouette sentimentale (son désespoir de perdre Gilberte ne dure que le temps d'aller croiser la route de Véronika), romantique peu crédible ("Le jour où je ne souffrirai plus, c'est que je serai devenu un autre. Et je n'ai pas envie de devenir un autre. Car ce jour-là nous ne pourrons plus nous retrouver" dit-il à Gilberte), hyper complaisant envers lui-même et ses douleurs, il lâche des phrases "définitives" ("Plus on paraît faux, plus on va loin… Le faux, c'est l'au-delà !") et rêve puérilement de "parler avec les mots des autres" car "ce doit être cela la liberté", avant de lâcher des blagues à deux balles ("Quel est le meilleur tiercé ? Sa femme, car on peut la toucher dans l'ordre, le désordre et sans combinaison" (!)). Il se montre de plus très réactionnaire avec son copain, tirant tous azimuts sur tout ce qui pourrait être assimilé à la gauche (surtout communiste, Jacques Duclos, leader du PCF étant traité de "Roi des rats" et Sartre accusé d'être "Maoïste car l'Orient est rouge comme le vin"). Et puis voilà que derrière cette façade de narcisse égoïste, la peur apparaît et avec elle l'humanité. Son faux romantisme devient vrai et son aveu sur sa peur de mourir, livrée à Véronika en fin d'une longue "séquence de chambre" est extraordinairement émouvante, tout comme celle faite dans le café. Son silence face au monologue-confession de Véronika résonne alors de manière magistrale, comme une acceptation de sa propre part d'humanité, comme, enfin, une humilité (re)trouvée qui nous fait, tout simplement, l'aimer.
Jean-Pierre Léaud incarne magnifiquement cet Alexandre avec son débit et son jeu si particulier, peut-être le seul acteur dont on peut se régaler d'une diction "fausse" ou "surjouée" (à la différence d'un Fabrice Lucchini, déclamatoire, poseur et insupportable). Léaud illumine le film par ses fulgurances et comment imaginer quelqu'un d'autre dans le rôle ?

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Marie, la "maman" du film, semble transparente au début. D'un caractère qu'on pourrait qualifier de "bonne composition", elle aime Alexandre mais le laisse libre d'aller courir le guilledou ailleurs. Elle n'est pas antipathique, Marie, au contraire, seulement un peu creuse (pour un personnage de cinéma…). Mais voilà que chez elle aussi le maquillage va céder aux événements et à la réalité des sentiments. Alternant entre tendresse "maternelle", amour sincère et jalousie furieuse, Marie atteint peu à peu une dimension qui nous touche. Elle essaie d'accéder à une grandeur dans ses relations avec Véronika qu'il serait à mon sens trompeur de confondre avec une simple permissivité sexuelle de circonstance et de temps. Ses tentatives d'accueillir dans la vie d'Alexandre et dans la sienne propre une autre femme sonnent comme l'écho d'un amour bien réel pour son jeune amant. Sa lucidité envers l'égoïsme d'Alexandre est pourtant totale. A son nihilisme pseudo-intello exprimé en de longues tirades, elle répond par un ironique et succinct: "C'est fou ce que vous croyez en l'homme." Mais bien sûr Marie (parce qu'elle est "vraie") ne cesse de se heurter au mur de ses propres limites, un mur élevé sur une souffrance à l'intensité proportionnelle à celle de cet amour.
Marie, c'est la merveilleuse Bernadette Lafont, icône comme Léaud de la Nouvelle Vague. Son naturel fait merveille. Ses regards, ses fureurs, ses sourires, sa sensualité demeurent inoubliables.

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Véronika, elle, la "putain" (et la performance de Françoise Lebrun y est pour beaucoup) est le centre, l'axe du film, celle autour de laquelle peut tourner la triste java dansée par le couple Alexandre et Marie. Avec son visage pâle au maquillage contrasté, semblant sortir d'une oeuvre de Murnau ou de Dreyer, ses tresses sagement nouées derrière la tête, ses habits noirs, Véronika sert de catalyseur au couple. Alexandre finira grâce à elle par découvrir sa propre humanité et Marie la profondeur de ses sentiments. La blonde infirmière polonaise qui "baise" à tout va et en parle avec une franchise et une crudité qui surprend encore près de 30 ans plus tard apparaît souvent comme passive. Et c'est précisément là sa blessure secrète si subliment exprimée dans son long  monologue, si émouvant pour ne pas dire plus et pourtant dénué de tout pathos. Bien plus mature qu'Alexandre, pleinement consciente de qui elle est et de la spirale infernale dans laquelle elle est prise, elle se voit comme cette "putain" du titre (et qui correspond bien sûr au regard de la société, vision que dénonce Eustache), fille qui se donne, que l'on prend, que l'on jette et qui ne fait que rêver secrètement à un amour des plus classiques ponctué par un enfant. Et la rencontre d'un être qui l'aime vraiment la perturbe, la trouble, comme elle l'explique à Alexandre: "Comment voulez-vous qu'une fille sur qui les hommes sautent au bout de cinq minutes ne soit pas troublée quand quelqu'un est gentil, ne cherche pas à la baiser ?".
Sa "confession" faite en pleine crise d'ivresse nous fait mal par sa froide lucidité et par tout ce qu'elle renvoie à la société dont, beaucoup plus qu'Alexandre ou Marie, elle est le produit, l'enfant triste. Françoise Lebrun a su marquer ce film de son empreinte, de sa silhouette dans son long châle noir, de sa voix blanche, de ses brefs mais lumineux sourires, de ses multiples déclinaisons du mot "baise" et de ses larmes. Elle reste inoubliable.

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La liberté apparente de mœurs et de langage des personnages n'est que faux-semblant. Chacun, prisonnier de ses peurs, comble sa frayeur par l'excès: les mots pour Alexandre, la baise pour Véronika, la permissivité pour Marie. Au bout, toujours, la frustration et l'échec. Alexandre termine muet, comme tétanisé par ce qu'il a fini par comprendre. Véronika avoue son désir de mariage et d'enfant qui lui semble enfin promis mais commence par la faire vomir. Marie se révolte et affirme sa volonté d'exclusivité. Elle restera seule.

LA MAMAN ET LA PUTAIN créa un énorme scandale à sa sortie sans que l'on sache très bien s'il résultait de ce qui était montré à l'écran (pas grand-chose) ou de ce qui y était dit. L'étonnant mélange de trivialité (l'épisode du tampax de Véronika accidentellement enfoncé par un Alexandre trop pressé) et de poésie dans l'expression des personnages que, paradoxalement, le vouvoiement anachronique des personnages ne fait que renforcer, surprit et surprend encore aujourd'hui. On évoqua Flaubert, Musset, Marivaux. Sans doute pas à tort. Mais à l'inverse d'un Rohmer avec qui la comparaison s'impose obligatoirement pour bien des raisons (radiographie du sentiment amoureux, importance du texte, des mots, jeu des acteurs distancié), ici pas de discours coupé du réel et de la chair, pas de construction intellectuelle et théorique, pas de jeux de l'esprit. On vit, on souffre, on baise, on saigne, on se fout sur la gueule, on dégueule. Le sexe, omniprésent dans les désirs, les actes et les paroles, a autant d'importance et même plus que l'esprit, même si tout cela finit par laisser un goût de cendre dans la bouche des personnages. On ne prétend pas que la vie est belle pour qui sait la voir ainsi, on s'y coltine à cette vie, on y confesse qu'elle est plus souvent dégueulasse que belle et qu'au bout, de toutes façons, il y a la mort. Non, ce n'est pas "élégamment gaie". C'est furieusement désespéré et pourtant on y rit davantage que dans tous les Rohmer réunis. Mais, selon la formule de Georges Duhamel,  l'humour n'est-il pas la politesse du désespoir ?

Jean Eustache devait se suicider huit ans plus tard, le 4 novembre 1981, à  43 ans.

©Philippe Serve 2001-2007

CLIN D'ŒIL ?

Gilberte, la fille qui quitte Alexandre au début du film pour se marier avec un autre, est-elle un clin d'œil à la Gilberte de "Jules et Jim" de François Truffaut, que Jim quitte pour Catherine ?

Le Ferrand auquel fait allusion Alexandre ("Il est mort comme ça, dans la fleur de l'âge") renvoie-t-il au personnage joué par François Truffaut dans son propre film "La Nuit Américaine", tourné la même année que LA MAMAN ET LA PUTAIN et dont… Jean-Pierre Léaud est l'un des interprètes principaux ?

FLORILEGES VERBAUX

- "Le jour où je ne souffrirai plus, c'est que je serai devenu un autre. Et je n"ai pas envie de devenir un autre. Ce jour là nous ne pourrons plus nous retrouver." (Alexandre à Gilberte)

- "Attendez ! Vous allez enfoncer mon tampax. Ca y est… Oh merde ! Il va encore falloir que j'aille voir mon gynécologue." (Véronika à Alexandre)

- "Vous avez de très belles veines. J'aimerais vous faire des piqûres." (id.)

- "Les films apprennent à vivre." (Alexandre)

- "J'avais envie d'une queue. C'est bien de s'endormir en sentant une queue, même molle, contre ses fesses" (Véronika)

- "Tu as vu ? Il a la queue en forme de bec de théière." (Véronika à Marie, à propos d'Alexandre)

- "Il faudrait qu'il se fasse enculer, ça lui ferait pas de mal." (Marie)
- "Ca lui ferait du bien" (Véronika) (au sujet et en présence d'Alexandre)

- "La myxomatose est une maladie du lapin. La blennorragie est une maladie de la pine." (Alexandre)

- "Je te parle de rêve et déjà tu me réponds par "cauchemar"." (Alexandre à Gilberte)

- "Elle est blonde, elle a les yeux bleus. Elle m'a regardé avec un regard insistant. Ce beau regard des myopes. Je crois qu'elle a un gros cul mais je ne suis pas sûr." (Alexandre décrivant Véronika à son copain)

- "Je préfère encore regarder la télé. Au moins, Bellemare et Guy Lux portent leur connerie sur leurs visages." (Alexandre)

- "En ne venant pas hier, vous m'avez permis de parler aujourd'hui de votre absence. Alors qu'hier je n'avais rien à vous dire. Vous avez installé quelque chose entre nous." (Alexandre à Véronika)

- "Les films de Murnau, c'est toujours le passage, de la ville à la campagne." (Alexandre)

- "Comment voulez-vous qu'une fille sur qui les hommes sautent au bout de cinq minutes ne soit pas troublée quand quelqu'un est gentil, ne cherche pas à la baiser ?" (Véronika à Alexandre)

- "Je n'ai jamais quitté personne. C'est pourquoi on me quitte tout le temps." (Alexandre)

- "La nausée est un malaise noble, ce n'est pas le nom qui convient à cette poussière, cette honte qui reste dans ma gorge, que je ne peux pas digérer, que je ne peux pas recracher non plus…" (Alexandre)

- "Quand la terre tremble sous nos pas, que l'Amour, la Révolution ne veulent plus rien dire… Vous savez, le monde sera sauvé par les enfants, les soldats et les fous." (Alexandre)

- "Vous savez, j'ai envie de rebaiser avec vous. Les nanas ne le disent pas, d'habitude ? Je vous aime et j'ai envie de rebaiser avec vous." (Véronika à Alexandre)

- "Quand je fais l'amour avec vous, je ne pense qu'à la mort, à la terre, à la cendre…" (Alexandre à Marie)
- "Alors vous faites l'amour avec la mort ?" (Marie)
- "Pourquoi ? Vous voyez des rivières, des cascades ruisselantes ?" (Alexandre)

- "Ma rage d'aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour."
- "Saute, narcisse !"
(graffiti de toilettes rapporté par Véronika à Alexandre et ponctué d'un "Ca vous ressemble")

Le monologue de Véronika


 

CHANSONS

Un souvenir (Damia)

"Un souvenir, c'est l'image d'un rêve, une heure trop brève qui ne veut pas finir…
Un souvenir, c'est toute la tendresse, des beaux jours d'ivresse que l'on veut retenir…"


Les Amants De Paris (Edith Piaf)

Les amants de Paris couchent sur ma chanson
A Paris les amants s'aiment à leur façon
Les refrains que je leur dis
C'est plus beau que les beaux jours
Ça fait des tas d'printemps et l'printemps fait l'amour.
Mon couplet s'est perdu
Sur les bords d'un jardin
On ne me l'a jamais rendu
Et pourtant je sais bien
Que les amants de Paris m'ont volé mes chansons
A Paris les amants ont de drôles de façons...

Les amants de Paris se font à Robinson
Quand on marque des points à coups d'accordéon
Les amants de Paris vont changer de saison
En traînant par la main mon p'tit brin de chanson.
'y a plein d'or, plein de lilas
Et des yeux pour les voir
D'habitude c'est comme ça
Que commencement les histoires
Les amants de Paris se font à Robinson
A Paris les amants ont de drôles de façons.

J'ai la chaîne d'amour au bout de mes deux mains
'y a des millions d'amants et je n'ai qu'un refrain
On y voit tout autour les gars du monde entier
Qui donneraient bien l'printemps pour venir s'aligner
Pour eux c'est pas beaucoup
Car des beaux mois de mai
J'en ai collé partout
Dans leurs calendriers...
Les amants de Paris ont usé mes chansons
A Paris les amants s'aiment à leur façon

Donnez-moi des chansons
Pour qu'on s'aime à Paris...

[critique reprise du site Ecrans pour Nuits Blanches]

25.08.2007

Les Vampires - Louis Feuillade

Bâti en 10 épisodes sur une durée totale de plus de 7 heures, LES VAMPIRES conte la lutte que mène un journaliste, Philippe Guérande (Edouard Mathé), aidé d'un ami lui-même ancien criminel repenti, Mazamette (Marcel Levesque), contre la bande criminelle des "Vampires" qui fait régner la terreur sur Paris… Parmi ces derniers, agit la redoutable et séduisante Irma VEP (Musidora).

LES VAMPIRES appartiennent à la mythologie du Cinéma. A son Histoire… Louis Feuillade (1873-1925) n'était pas un inconnu lorsqu'il se lança dans l'aventure. Loin de là ! Réalisant son premier film en 1906, multipliant les vaudevilles avec souvent des "enfants-stars" appelés Bébé ou Bout-de-Zan (qui joue le rôle du fils de Mazamette dans Les VAMPIRES), il connaît la gloire en 1913-14 avec un premier feuilleton cinématographique ("cinéroman"): "FANTÔMAS".

129fdeedb56cb6a41d0dec0f6e4221b1.jpg Feuillade est la tête de pont de la Gaumont face aux "serials" américains de Pathé, tels que "Les Mystères de New-York" réalisé par le Français émigré Louis Gasnier et dont l'héroïne est la blonde et diaphane Elaine, alias Pearl White. L'amoral Fantomas fait un triomphe, mais ce n'est rien en comparaison de celui des VAMPIRES ! Tourné pendant la guerre, le nouveau feuilleton fascine les foules et les fait trembler.

On le sait, LES VAMPIRES n'est en rien un film de… vampires. Il ne s'agit que du nom d'une organisation criminelle qui terrorise Paris en multipliant meurtres et vols. La mobilisation des acteurs oblige Feuillade à "tuer" plusieurs personnages et à les remplacer. C'est ainsi que pas moins de quatre chefs "Vampires" se succèdent au long des épisodes. Seuls, les deux "héros", chevaliers du Bien, le journaliste Philippe Guérande et son ami Mazamette, vampire repenti, échappent à l'hécatombe.

L'atmosphère des VAMPIRES reste aussi fascinante aujourd'hui que 80 ans plus tôt à l'époque de sa réalisation. Elle emprunte à toute une littérature telle que les romans de Eugene Sue pour n'en citer qu'un, mais je pourrais aussi citer Ponson du Terrail, par exemple. Le mystère et la cruauté règnent,  c'est le monde de la nuit et des ombres magnifiquement symbolisé par les collants et les cagoules de soie noirs des criminels.

Les dix épisodes suivent un rythme qui va crescendo. Les intrigues sont souvent compliquées, les déguisements se succèdent, le mélodrame règne en maître sans que l'humour - le personnage de Mazamette qui vole facilement la vedette à l'assez pâlot Philippe Guérande - ne soit absent, les poursuites, fuites, pièges, assassinats, empoisonnements, hypnoses, enlèvements se multiplient et même les intertitres, peu nombreux mais primordiaux pour ne pas lâcher le fil, participent au charme de l'œuvre.

La poésie qui se dégage de certaines séquences, son côté "charbonneux", l'invention et les rebondissements du scénario, le suspense savamment distillé auront une énorme influence sur des cinéastes aussi importants que Fritz Lang ou Alfred Hitchcock.
 
LES VAMPIRES choquent et scandalisent les bourgeois. On y voit en effet les criminels ridiculiser les "héros" et, aussi horribles soient-ils, s'attirer une certaine sympathie de la part du public, le côté vaguement anarchiste - ils ne détroussent que les riches - jouant en leur faveur à une époque où le mouvement anar est encore très présent dans la société. FANTOMAS, déjà, avait scandalisé pour les mêmes raisons.

Les surréalistes, André Breton et Louis Aragon en tête, s'enthousiasment pour l'œuvre et font de Musidora leur égérie. Musidora ! Comment ne pas associer pour l'éternité LES VAMPIRES à l'inoubliable interprète d'Irma Vep dont le nom, anagramme du mot "vampire" évoque à lui seul toute une époque, tout un monde ? C'est à partir d'elle qu'est crée le terme de "vamp". Musidora enfièvre les esprits et certains collégiens tentent même de se suicider pour elle  en 1916 ! Moulée par son collant noir quasi-transparent qui ne cache rien de ses formes, elle charge les épisodes d'une forte sensualité. Cette silhouette reste l'image inoubliable et impérissable des VAMPIRES, même si, finalement, rapportée aux 10 épisodes, on ne la voit que très peu sous ce déguisement.
Le personnage d'Irma Vep est d'ailleurs authentiquement passionnant car, malgré sa dimension criminelle absolue - elle n'hésite jamais à tuer de ses propres mains - on se prend à tomber sous son charme, espérant à chaque épisode une rédemption (peu probable) ou un échappatoire, peu moral certes. Et cette "sympathie" forcée pour elle, pour ne pas dire cette fascination se trouve bien sûr à l'origine du scandale déjà évoqué.

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Louis Aragon écrivit (1923) au sujet des VAMPIRES et du magnétisme exercée sur les foules, en le replaçant dans son contexte de Première Guerre Mondiale et de sa boucherie humaine:

"Il était facile de généraliser du cas de Moreno ou d'Irma Vep à celui de toute créature humaine: l'impossibilité d'éviter la catastrophe terminale. A ce point étonnant de confusion morale où les hommes vivaient, comment ceux-ci qui étaient jeunes ne se fussent-ils point reconnus dans ces bandits splendides, leur idéal et leur justification ? (…) Oui, ils couraient où les appelait le CRIME, le seul soleil qui ne fut point encore sali… A cette magie, à cette attraction, s'ajoutait le charme d'une grande révélation sexuelle. (…) Il appartint au maillot noir de Musidora de préparer à la France des pères de famille et des insurgés."

Une œuvre incontournable et inoubliable.

Les résumés des 10 épisodes sur Ecrans pour Nuits Blanches.

NOTE : Olivier Assayas a tourné un excellent film-hommage aux Vampires et à son héroïne, film intitulé Irma Vep, avec la remarquable Maggie Cheung et l'inénarrable Jean-Pierre Léaud.

Ci-dessous, Musidora dans un extrait vidéo d'un des épisodes des Vampires

 

24.08.2007

All or Nothing - Mike Leigh (2002)

 

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Tout ou rien. All or nothing. Personne ne sait jamais à quoi va l'exposer le nouveau jour. Mais pour Phil, Penny et leurs deux enfants obèses Rachel et Rory, tous comme pour leurs voisins Maureen, Carol, Donna ou Sam, le pire semble toujours promis. Des petits boulots (chauffeur de taxi, caissière au Safeway's, aide-soignante à l'hôpital...), un quartier déshérité, une communication intra-familiale interrompue, la violence verbale des enfants sans cesse aux lèvres. "Une existence difficile dans un monde impitoyable où tout est réduit à l'essentiel" (Mike Leigh, entretien à Positif, nov. 2002). Mais un jour, peut-être, une lumière parviendra à s'allumer au creux d'un drame annoncé...

ALL OR NOTHING frôle le chef d'oeuvre. Mike Leigh, Palme d'or à Cannes en 1996 pour Secrets and Lies  (Secrets et Mensonges), trace une fois de plus un portrait sans concessions de la classe ouvrière anglaise, de cette Angleterre où le nouveau travaillisme de Tony Blair, meilleur pote de George W. Bush semble laisser autant de gens de côté que l'ancien ultra conservatisme de Margaret Thatcher, la grande amie d'Augusto Pinochet. Il s'appuie pour cela sur des interprètes tous plus naturels les uns que les autres et sur une technique cinématographique largement empruntée à la tradition documentariste britannique et qui donne ses lettres de noblesse au terme "réalisme social".  La tendresse de Mike Leigh pour ses personnages saute aux yeux et c'est bien cet humanisme, éloigné de tout sentimentalisme facile, qui nous attache à ces quelques vies cabossées.

Le cinéaste peint de façon magistrale les conséquences des conditions de vie difficiles d'une classe sociale sur la communication de ses membres entre eux. Mais il a l'intelligence, via le personnage de Cécile la bourgeoise française aux prises elle aussi avec la solitude, de ne pas sombrer dans le manichéisme tout en ne réfutant pas la thèse du déterminisme social.
Cette désespérance face à la vie, Phil (Timothy Spall) la vit jour après jour tout comme Penny (Lesley Manville) sa compagne (ils ne sont pas mariés), épuisée par son travail, son fils, les tâches familiales et qui ne trouve pas le soutien attendu de la part de son compagnon. Pourtant, de l'amour pour Penny, Phil en a à revendre. Mais comment montrer son amour aux/des autres quand toute son énergie est pompée par le travail et le quotidien ? L'amour, tous les personnages de ALL OR NOTHING le cherchent, même sans le savoir, car lui seul peut aider à surmonter les difficultés de la vie. Surtout quand on est pauvre.

Phil, sorte de gros morse à visage de chien fatigué et placide aux cheveux/poils gras et filasses (Penny, elle, ressemble plutôt à une petite souris) manque de carburant pour continuer à avancer correctement. Son carburant ? L'amour que Penny lui porte. Mais voilà que Phil doute de cet amour, le laissant figé sur place. Il confie à Cécile, sa passagère française :
"L'Amour est une chose étrange. Comme un robinet qui goutte. Le seau est à moitié plein ou à moitié vide. Si l'on n'est pas ensemble, on est seul. On naît seul et on meurt seul. On ne peut rien y faire."
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Phil en a "marre" ("I have enough"), alors il débranche son portable à défaut de pouvoir débrancher sa vie. Penny qui, elle, ne peut se payer le luxe de débrancher ne serait-ce que cinq minutes car après le Safeway's il y a encore la maison, le ménage, le repassage, la cuisine, accable Phil de reproches, sans doute en partie justifiés mais sans jamais chercher à le comprendre, à voir la part de rêve tué en lui.

Phil a démissionné de son rôle de chef de famille. Sous le regard incrédule de Penny, il ne reprend même pas son fils Rory (James Corden) lorsque celui-ci lance des "Va te faire foutre !" (Fuck off !) à répétition à sa mère. Il se contente de courber un peu plus la tête et le dos. Pourtant Phil est un type bien au fond de lui. Il raconte comment il a obligé un client handicapé à payer une somme modique pour une course ridicule au bout de la rue, lui refusant la charité. Cherchant le mot juste expliquant son geste, il est suppléé par sa fille Rachel  (Alison Garland), aide soignante dans un hospice de vieux qui le lui souffle avec un sourire furtif : "Dignité". Et Phil explique à Penny : "Ca n'a pas de prix quand tu es vieux". Mais Penny ne comprend pas. Elle aussi a ses raisons d'en avoir marre. Elle se voit en femme de devoir, gangrenée sans s'en rendre compte par l'amertume. Elle accable Phil et lorsque celui-ci  le lui reprochera (attitude confirmée par ses deux enfants), elle tombera des nues. La confession de Phil, au soir de l'accident cardiaque de Rory, ce fils que l'on avait vu plus proche de l'animal ne pensant qu'à bouffer mais subitement redevenu un enfant dans la douleur, cette confession est déchirante et Mike Leigh la filme avec une extrême pudeur et sans la moindre once de sentimentalité. Juste du drame vrai :
"Tu ne m'aimes plus depuis des années. Tu ne me respectes pas. Tu me parles comme à une merde (…) C'est… comment dit-on… insupportable (…) Je te déçois. Je te porte sur les nerfs. C'est comme si quelque chose était mort. Je me sens comme un vieil arbre privé d'eau. Quand nous nous sommes rencontrés, je n'arrivais pas à y croire. Une jolie fille comme toi sortant avec un gros type comme moi. Les gens nous regardaient. Je ne me sentais plus. Nous n'avons pas grand-chose mais nous nous avons l'un l'autre. Mais si tu ne veux pas de moi, nous n'avons plus rien. Nous ne sommes plus une famille. Voilà."
Phil a une philosophie fataliste de la vie qu'il lâche par bribes à des interlocuteurs interloqués (son collègue, sa compagne) et qu'il nomme "The fickle finger of fate" (Le doigt versatile du destin) : chaque événement est inévitable mais, aussi négatif qu'il puisse paraître, évite peut-être qu'un autre bien pire ne survienne. "Si tu savais ce qui va se passer quand tu te lèves le matin, tu ne sortirais jamais du lit. C'est la vie. La vieille horloge fait tic-tac, la marée monte, la marée descend. Tu nais, tu meurs. Voilà."

La nouvelle génération partage la même vision désenchantée que l'ancienne. Sam (Sally Hawkins), la fille de Carol (Marion Bailey) cherche aussi l'amour mais ne le trouve pas chez sa mère, vraie pochtronne, ou chez son père, être médiocre. Cet amour, il viendra de Craig (Ben Crompton), jeune homme complexé et un peu simple d'esprit, incapable de le montrer autrement qu'en se gravant au couteau l'initiale "S" sur la poitrine.
Maureen (magnifique Ruth Sheen), elle, fait face à la réalité, contrairement à Phil. Elle cherche une issue en doublant ses heures de travail (elle fait du repassage à domicile ses jours de congés) et démontre un bel humour. Elle soutient sa fille Donna (Helen Coker) qui reproduit le même schéma qu'elle, victime elle aussi d'un type égoïste et violent. Comme Maureen, Donna sera fille-mère. Mais Maureen a une nature tournée vers l'optimisme. Elle pourrait pourtant se prétendre encore plus malheureuse que d'autres mais elle sait orienter sa vie vers une direction plus positive. La scène où elle interprète la chanson de Crystal Gayle "Don't Make my Brown Eyes Blue" au karaoké du pub constitue un joli moment. Sa "coolitude" en fait un personnage très attachant et les paroles de la chanson font écho aux diverses vies des personnages du film : "Ne me confie pas de secrets, raconte-moi des mensonges, ne me donne pas de raisons, donne-moi des alibis. Dis-moi que tu m'aimes et ne dis pas adieu. Dis n'importe quoi mais ne dis pas adieu."
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La rencontre déja évoquée de Phil et de Cécile (Kathryn Hunter), sa cliente française bourgeoise et divorcée, commence comme une scène de comédie. Parlant anglais avec un accent français caricatural et à couper au couteau (l'actrice est anglaise), Cécile montre d'abord un caractère d'emmerdeuse allergique aux tunnels routiers. Puis, petit à petit et au fur et à mesure de ses confidences, la scène se teinte de mélancolie et sert, comme dit précédemment, à éviter de tomber dans un schéma trop réducteur. La passagère de Phil lui raconte comment elle avait attendu son fils Nicolas au restaurant afin de fêter avec lui son vingt-cinquième anniversaire et comment celui-ci était arrivé une heure et demie en retard, accompagné de deux filles habillées de "robes en plastique rouge" avant de repartir aussitôt pour le casino, "ayant déjà mangé". Un lien s'établit entre deux mondes si différents sur l'humanité révélée dans la solitude des êtres.

Mike Leigh enchaîne avec l'escapade de Phil au bord de mer alors que Rory a son accident cardiaque. Dans des teintes très automnales (qui baignent tout le film, les intérieurs comme les extérieurs), il nous offre un plan général magnifique avec phare et silo à grains se dressant en parallèle à quelques distances, ce qui n'est pas sans rappeler le fameux plan d'ouverture de "Herbes flottantes" d'Ozu.
Phil se tient face aux vagues, l'air hagard. Pense-t-il au suicide en cet instant ? Peut-être. Mais Phil n'est pas un "actif". Alors, il rentre chez lui. Penny, toute à l'affolement suscité par l'accident de Rory et aux reproches assénés à Phil pour son absence (sur tous les plans), ne soupçonnera jamais l'abîme ouverte sous les pieds de celui-ci. Mais de même qu'il paraît difficile pour ne pas dire impossible de condamner Phil pour ses lâchetés quotidiennes, comment jeter la pierre à Penny, mère courage brisée par le fardeau du "too much" ?

La qualité de la distribution nous rappelle une fois de plus que les acteurs britanniques sont bien les meilleurs au monde, toujours étonnants de crédibilité, bien loin des excès de l'Actor's Studio de leurs cousins d'outre-Atlantique. Timothy Spall, photographe dans Secrets et Mensonges (et le mari du "Intimité" de Patrice Chéreau), plus que jamais bouleversant d'humanité, trouve là le plus grand rôle de sa carrière débutée en 1979 dans Quadrophenia. Lesley Manville, elle aussi fidèle de Mike Leigh, le complète à merveille et rend leur couple tellement crédible. Si tous les autres acteurs sont à l'unisson, je relèverai une nouvelle fois la performance de Ruth Sheen qui illustre si parfaitement l'adage cher à Georges Duhamel, "L'humour est la politesse du désespoir".

N'oublions pas de signaler avant de conclure la superbe musique de Andrew Dickson, dans la même tonalité que celle de Secrets et Mensonges dont il était aussi l'auteur. Sa sobriété et sa mélancolie soulignent avec une intelligence jamais démentie le propos du film.

Répétons-le : ALL OR NOTHING n'est pas seulement un grand film mais possède quelque chose d'un chef d'œuvre.

G-B, de Mike LEIGH, 2002, CL, 2h08
Scénario : Mike Leigh
Directeur de la photo : Dick Pope
Production : Simon Channing Williams, Alain Sarde
Avec:
Timothy Spall, Lesley Manville,
Alison Garland, James Corden,
Ruth Sheen, Marion Bailey,
Paul Jesson, Helen Coker,
Sam Kelly, Kathryn Hunter,
Sally Hawkins, Daniel Mays,
Ben Crompton, Robert Wilford,
Gary McDonald

Interview de Mike Leigh paru dans la revue Positif. 

Ci-dessous, le trailer du film (vo non sous-titrée)

23.08.2007

Bergman et le parlant, Cossery et Céline

Plongé dans l'écriture d'un texte sur le cinéma d'Ingmar Bergman, tâche qui va m'occuper plusieurs semaines, si ce n'est davantage, je vois et revois un à un tous les films du maître suédois. Quelle joie ! Toujours la même fascination, que je connaisse déjà le film par cœur (Cris et chuchotements, Le Silence, Le septième sceau, etc.) ou que je le découvre enfin (Jeux d'Eté, La Honte).

Il y a une semaine, je voyais enfin pour la première fois la version de 5 heures de Fanny et Alexandre, appelée "version longue" alors qu'il faudrait dire "version normale". C'est en effet elle et elle seule que Bergman revendiquait comme la seule valable et non la "courte" (3 h quand même), celle que je connaissais, comme la plupart des cinéphiles. Dire que les 5 heures ont passé aussi vite qu'un épisode des Simpson (je sais, la comparaison est osée) n'est pas une exagération. Quelle merveille !

Bergman faisait partie de ces passionnés du cinéma considérant que le 7ème Art a perdu sa plus belle part avec l'arrivée du parlant au début des années 30. Plus j'avance dans la vie, plus ma cinéphilie s'élargie encore et encore, plus je (re)découvre les films "sans paroles", plus je suis convaincu du bien-fondé de cette position qui passe aux yeux de beaucoup pour élitiste/intégriste/rétrograde (choisissez-vous même le terme qui vous convient).

Même si j'adore le bavard Woody Allen, je crois que le cinéma ne développe son véritable caractère que dans l'image, son mouvement, son montage. La parole ressemble un peu à un parasite, au contraire de la musique qui, elle, peut sublimer une oeuvre comme dans Mort à Venise ou Le Temps des Gitans.

Cette réflexion – en gros et en exagérant bien sûr un peu, "depuis... plus rien !" – me fait penser à ma rencontre avec le grand écrivain égyptien Albert Cosséry.

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Un bon quart de siècle de cela déjà. Le romancier se trouvant être un petit cousin et vivant pendant quelques mois à Paris, je le contactai. Je ne l'avais jamais rencontré mais avais lu plusieurs de ses romans avec une vraie délectation. Il me fixa un rendez-vous. Au jour et à l'heure convenus, je me présentai à l'hôtel où il vivait depuis des décennies. Petit homme septuagénaire, aussi mince qu'élégant, il n'avait pas encore ce cancer du larynx qui devait le priver de sa voix. Nous allâmes prendre un verre dans un café. S'il ne fut guère sympathique au sens commun du terme – je ne vis pas un seul sourire s'afficher sur son visage qui me rappelait incontestablement quelque chose de mon grand-père – il se montra gentil et, surtout, très simple.Après quelques échanges sur la famille, nous passâmes le restant de l'heure qu'il avait bien voulu me consacrer, à évoquer son oeuvre, son amitié indéfectible pour Albert Camus –"un grand noceur" et avec qui il avait fait les quatre cents coups - et, plus largement, la littérature, le tout ponctué de son regard très souvent cynique.

Il n'en démordait pas : il n'y avait plus rien – il ne pouvait plus rien y avoir – après Céline.

Ayant dévoré l'œuvre romanesque de ce dernier quelques mois auparavant, je ne pouvais que le rejoindre sur le génie de l'auteur du Voyage au bout de la nuit. Mais j'y ajoutai mon maître, Beckett. Il fit une moue et dit quelque chose du genre "bof, pas mal mais trop déprimant". Beckett, déprimant ? J'évoquai en silence l'hypothèse  blasphématoire que mon petit cousin ne l'avait peut-être jamais lu. En tout cas, je ne saurai que recommander les romans d'Albert Cossery. 

On trouvera pas mal d'articles sur Albert Cossery sur le net, via Google, et notamment plusieurs iciet une interview

Et puisque j'évoquais Céline...