25.08.2007
L'histoire du fou
Vous connaissez l'histoire du fou qui repeint son plafond ? Sans doute. Je vous la rappelle au cas où.
Alors, c'est un fou qui repeint son plafond. Et il y a un autre fou qui entre dans la pièce et qui dit au premier fou : "Accroche-toi au pinceau, j'enlève l'échelle !".
J'étais très jeune quand j'ai appris cette histoire et j'ai mis du temps à la comprendre (je ne suis pas certain d'y être totalement parvenu). Ce que j'ai cru comprendre pourtant est... qu'il n'y avait rien à comprendre ! Si ce n'est que l'histoire illustre l'absurdité de la folie. Ou la folie de l'absurde. Voire les deux. Comme vous le sentez.
Ce que vous ne connaissez pas est la suite de l'histoire que je viens d'inventer. Le fou au pinceau n'arrive pas à tenir collé au plafond. Non, non. Vous pensiez qu'il pendait, une fois l'échelle retirée, accroché à son pinceau ? Vous avez vu trop de dessins animés quand vous étiez petit. Non, il tombe, s'écrase au sol, se brise tout, les jambes, les bras, la tête, tout. Il meurt.
Le deuxième fou ne réalise pas ce qu'il a fait, puisqu'il est fou. Il en rigole même. Il est arrêté. On l'examine. Aucun doute : il est fou et incapable de discerner les niveaux de réalité ou le "bien" du "mal". Il est donc, justement, qualifié de malade mental, déclaré pénalement irresponsable et bénéficie d'un non-lieu. Mais comme il peut être considéré dangereux pour la collectivité, il sera sans doute interné – c'est à dire hospitalisé, le mot est d'importance - via une mesure administrative.
L'histoire se termine là ? Que nenni ! Car arrive alors un cavalier surgi de la nuit qui signe son nom de la pointe de son soulier vernis : don Diego de Nagy, alias Sarko. Celui-ci décide : désormais, les malades mentaux passeront en jugement, comme tout le monde. Avec, à la clé, un procès. Car la raison de ce projet est clairement annoncée : que la famille des victimes puissent mieux faire leur deuil (réel, ou symbolique si la victime n'est pas morte).
Oui, mais...
C'est oublier deux éléments qui me semblent fondamentaux. Tout d'abord, je ne suis pas certain que les victimes ou leurs familles puissent aller mieux en découvrant dans le box des accusés un fou qui peut-être ricanera, méprisera, revendiquera son acte de façon incohérente, bref, en remettra une deuxième couche (de peinture et de folie). Le traumatisme des personnes concernées n'en sera qu'augmenté.
Deuxièmement, qui dit jugement et donc procès, dit par définition possibilité de condamnation (ou d'acquittement). Sinon, à quoi bon faire un procès ? Mettre une personne reconnue malade mentale devant un jury susceptible de le condamner, revient donc à juger les fous. Et à les condamner.
On ne juge plus celui ou celle qui a commis la faute, mais la faute elle-même.
Et là, il faut faire très, très attention. Si le nouveau jugement prévu par notre Président se contente de déclarer le malade mental irresponsable et l'envoie se faire soigner, ok et rien n'aura en fait changé si ce n'est peut-être le processus du jugement (problème par ailleurs très complexe et dans lequel je ne rentrerai pas ici).
Mais si cela signifie possibilité de condamner, de punir, de châtier – j'emploie des mots forts et "parlants" car notre Président les aime – un malade mental, alors c'est tout différent. On passe de la Justice à la Vengeance.
J'aimerais citer pour finir les propos de Henri Leclerc, avocat, Président de la Ligue nationale des droits de l'homme :
"Faut-il punir les malades mentaux criminels ? Oui répondent certains psychiatres. Je me souviens d’avoir été, il y a une vingtaine d’année, dans une ville de province pour un homme qui avait commis des meurtres horribles et gratuits. Cet homme était à l’époque très difficile d’accès. C’était très dur d’échanger avec lui pour quelqu’un qui n’est pas un spécialiste de ce genre de dialogue. Le psychiatre disait qu’il était responsable de ses actes et qu’il avait peut-être une légère atténuation de la responsabilité mais qu’il ne pouvait l’affirmer. L’audience a été très pénible car il tenait des propos incohérents. Il a été condamné à vingt ans. J’ai été voir le psychiatre et je lui ai demandé : « Comment pouvez-vous dire cela ? » Il me répond : « On ne peut prendre en charge un mec comme celui-là. Nous ne sommes pas équipés pour l’accueillir. De toute façon, on ne fera pas mieux à l’hôpital qu’à la prison. » Je ne sais pas si vous avez connu des expériences comme celle-là. C’était là la version vulgaire du deni de la « démence ». La deuxième version est plus moderne. Ce sont des psychiatres qui me disent : « C’est son intérêt d’être jugé, il faut qu’il réponde de ses actes. » Quelle responsabilité prend l’expert qui estime que quelqu’un est un malade mental, que son discernement aurait été aboli et que, dans son intérêt, il vaut mieux le faire juger que de le faire soigner, et plus même, que le jugement sera un acte de soin ! Je reste perplexe. L’expertise n’est pas un acte thérapeutique, même s’il ne peut s’agir d’un acte neutre pour celui qui en est l’objet et la prison n’est pas un hôpital."
Alors, c'est un fou qui repeint son plafond. Et il y a un autre fou qui entre dans la pièce et qui dit au premier fou : "Accroche-toi au pinceau, j'enlève l'échelle !".
J'étais très jeune quand j'ai appris cette histoire et j'ai mis du temps à la comprendre (je ne suis pas certain d'y être totalement parvenu). Ce que j'ai cru comprendre pourtant est... qu'il n'y avait rien à comprendre ! Si ce n'est que l'histoire illustre l'absurdité de la folie. Ou la folie de l'absurde. Voire les deux. Comme vous le sentez.
Ce que vous ne connaissez pas est la suite de l'histoire que je viens d'inventer. Le fou au pinceau n'arrive pas à tenir collé au plafond. Non, non. Vous pensiez qu'il pendait, une fois l'échelle retirée, accroché à son pinceau ? Vous avez vu trop de dessins animés quand vous étiez petit. Non, il tombe, s'écrase au sol, se brise tout, les jambes, les bras, la tête, tout. Il meurt.
Le deuxième fou ne réalise pas ce qu'il a fait, puisqu'il est fou. Il en rigole même. Il est arrêté. On l'examine. Aucun doute : il est fou et incapable de discerner les niveaux de réalité ou le "bien" du "mal". Il est donc, justement, qualifié de malade mental, déclaré pénalement irresponsable et bénéficie d'un non-lieu. Mais comme il peut être considéré dangereux pour la collectivité, il sera sans doute interné – c'est à dire hospitalisé, le mot est d'importance - via une mesure administrative.
L'histoire se termine là ? Que nenni ! Car arrive alors un cavalier surgi de la nuit qui signe son nom de la pointe de son soulier vernis : don Diego de Nagy, alias Sarko. Celui-ci décide : désormais, les malades mentaux passeront en jugement, comme tout le monde. Avec, à la clé, un procès. Car la raison de ce projet est clairement annoncée : que la famille des victimes puissent mieux faire leur deuil (réel, ou symbolique si la victime n'est pas morte).
Oui, mais...
C'est oublier deux éléments qui me semblent fondamentaux. Tout d'abord, je ne suis pas certain que les victimes ou leurs familles puissent aller mieux en découvrant dans le box des accusés un fou qui peut-être ricanera, méprisera, revendiquera son acte de façon incohérente, bref, en remettra une deuxième couche (de peinture et de folie). Le traumatisme des personnes concernées n'en sera qu'augmenté.
Deuxièmement, qui dit jugement et donc procès, dit par définition possibilité de condamnation (ou d'acquittement). Sinon, à quoi bon faire un procès ? Mettre une personne reconnue malade mentale devant un jury susceptible de le condamner, revient donc à juger les fous. Et à les condamner.
On ne juge plus celui ou celle qui a commis la faute, mais la faute elle-même.
Et là, il faut faire très, très attention. Si le nouveau jugement prévu par notre Président se contente de déclarer le malade mental irresponsable et l'envoie se faire soigner, ok et rien n'aura en fait changé si ce n'est peut-être le processus du jugement (problème par ailleurs très complexe et dans lequel je ne rentrerai pas ici).
Mais si cela signifie possibilité de condamner, de punir, de châtier – j'emploie des mots forts et "parlants" car notre Président les aime – un malade mental, alors c'est tout différent. On passe de la Justice à la Vengeance.
J'aimerais citer pour finir les propos de Henri Leclerc, avocat, Président de la Ligue nationale des droits de l'homme :
"Faut-il punir les malades mentaux criminels ? Oui répondent certains psychiatres. Je me souviens d’avoir été, il y a une vingtaine d’année, dans une ville de province pour un homme qui avait commis des meurtres horribles et gratuits. Cet homme était à l’époque très difficile d’accès. C’était très dur d’échanger avec lui pour quelqu’un qui n’est pas un spécialiste de ce genre de dialogue. Le psychiatre disait qu’il était responsable de ses actes et qu’il avait peut-être une légère atténuation de la responsabilité mais qu’il ne pouvait l’affirmer. L’audience a été très pénible car il tenait des propos incohérents. Il a été condamné à vingt ans. J’ai été voir le psychiatre et je lui ai demandé : « Comment pouvez-vous dire cela ? » Il me répond : « On ne peut prendre en charge un mec comme celui-là. Nous ne sommes pas équipés pour l’accueillir. De toute façon, on ne fera pas mieux à l’hôpital qu’à la prison. » Je ne sais pas si vous avez connu des expériences comme celle-là. C’était là la version vulgaire du deni de la « démence ». La deuxième version est plus moderne. Ce sont des psychiatres qui me disent : « C’est son intérêt d’être jugé, il faut qu’il réponde de ses actes. » Quelle responsabilité prend l’expert qui estime que quelqu’un est un malade mental, que son discernement aurait été aboli et que, dans son intérêt, il vaut mieux le faire juger que de le faire soigner, et plus même, que le jugement sera un acte de soin ! Je reste perplexe. L’expertise n’est pas un acte thérapeutique, même s’il ne peut s’agir d’un acte neutre pour celui qui en est l’objet et la prison n’est pas un hôpital."
M le maudit (Fritz Lang, 1931)
13:40 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : folie, malade mental, crime, justice


